Un genou bionique made in Tunisia : Bionic Soul décroche le prix ARLEM et la MedTech locale avance
Le 27 octobre à Tirana, la startup tunisienne Bionic Soul, fondée par Nada Ghammem, a reçu le Prix ARLEM 2026 de l'entrepreneuriat local des jeunes, partagé avec la CDC. Pieds en carbone imprimés en 3D, genou bionique doté d'IA : la MedTech tunisienne mise sur la fabrication locale.

Un genou bionique doté d'intelligence artificielle, des pieds prothétiques en fibre de carbone imprimés en 3D, et une ambition : les fabriquer en Tunisie. C'est le pari de Bionic Soul, la startup MedTech fondée par Nada Ghammem. Le 27 octobre 2026, à Tirana, en Albanie, elle a reçu le Prix ARLEM 2026 pour l'entrepreneuriat local des jeunes en Méditerranée, partagé avec la Caisse des dépôts et consignations (CDC) de Tunisie, qui l'accompagne.
L'annonce a été faite lors de la 17e session plénière de l'Assemblée régionale et locale euro-méditerranéenne, selon l'Union pour la Méditerranée (UpM), qui fait partie du jury et soutient le prix depuis sa première édition.
Une startup tunisienne qui répare des corps plutôt que des applications : la chakchouka a parfois des ingrédients inattendus.
Ce que fait Bionic Soul
Selon l'UpM, Bionic Soul conçoit et développe des solutions prothétiques pour les personnes amputées d'un membre inférieur. Sa gamme comprend des pieds prothétiques en fibre de carbone, imprimés en 3D, et un genou bionique intégrant de l'intelligence artificielle.
Le genou est la pièce la plus complexe d'une prothèse de jambe. Il doit plier au bon moment, résister au bon moment, s'adapter à la marche, à l'escalier, à la pente. Les modèles électroniques haut de gamme analysent en continu les mouvements de leur porteur pour ajuster leur résistance. Ils coûtent très cher, et sont presque tous importés.
Le modèle de Bionic Soul repose sur un choix stratégique : la fabrication locale. L'objectif affiché est de réduire le coût des prothèses avancées et de faciliter leur accès et leur maintenance, en Tunisie, en Afrique et dans la région MENA.
Pourquoi la fabrication locale change tout
Une prothèse n'est pas un produit qu'on achète une fois. Elle s'ajuste, se répare, se remplace quand le corps change ou quand le matériau s'use. Un enfant amputé peut avoir besoin de plusieurs prothèses avant l'âge adulte.
Quand chaque pièce vient d'Europe ou d'Amérique, chaque réparation devient une épreuve : délais d'importation, paiement en devises, dépendance à un distributeur. Pour beaucoup de familles, la prothèse haut de gamme reste hors de portée, et la prothèse de base, mal adaptée, finit au fond d'un placard.
Produire sur place, c'est réduire la facture en devises, raccourcir les délais et former des techniciens capables d'entretenir les appareils. C'est aussi concevoir des prothèses adaptées aux usages locaux : terrains accidentés, chaleur, budgets serrés.
L'impression 3D joue un rôle clé dans ce modèle. Elle permet de fabriquer des pièces sur mesure sans investir dans de lourdes chaînes de production, et d'ajuster rapidement un modèle à un patient.
Un prix qui récompense l'ancrage local
Le Prix ARLEM n'est pas un concours de pitch comme les autres. Il est destiné à de jeunes entrepreneurs de moins de 36 ans, dirigeant une entreprise enregistrée depuis au moins trois ans, et capables de démontrer le soutien de leurs autorités locales ou régionales, selon le règlement de cette 8e édition publié par l'UpM. L'appel à candidatures avait été ouvert du 16 février au 15 mai 2026.
C'est un prix d'élus locaux, pour des entreprises qui créent de la valeur là où elles sont implantées. L'ARLEM a été créée en 2010 par le Comité européen des régions pour rassembler des collectivités des deux rives de la Méditerranée.
« L'UpM s'engage à soutenir l'entrepreneuriat et l'innovation », a déclaré Marwa Farghali, conseillère économique principale à l'UpM, en soulignant qu'une innovation ancrée localement peut créer des opportunités.
Le fait que le prix soit partagé avec la CDC tunisienne n'est pas anodin. Il met en lumière le rôle des institutions publiques de financement dans l'accompagnement des startups qui s'attaquent à des secteurs lourds, longs et réglementés, comme la santé.
La MedTech, terrain difficile mais stratégique
Les startups tunisiennes les plus visibles sont souvent dans le logiciel : plateformes, applications, services en ligne. Elles peuvent se lancer avec peu de capital et vendre à l'international depuis un ordinateur.
La MedTech, elle, demande du temps, des essais, des certifications, des ateliers, des matériaux. Les cycles sont longs, les investisseurs prudents. Mais la Tunisie dispose d'atouts réels : des ingénieurs formés, une tradition de sous-traitance industrielle, des médecins reconnus et une position géographique entre l'Europe et l'Afrique.
Le dispositif Startup Act a permis de labelliser des centaines de jeunes pousses depuis 2018. Une partie d'entre elles s'aventurent désormais dans le matériel médical, les capteurs, les dispositifs connectés. Bionic Soul en est un exemple concret.
Le handicap, un marché qui ne dit pas son nom
Derrière ce prix, il y a une réalité souvent tue. Accidents de la route, accidents du travail, complications du diabète : les causes d'amputation sont nombreuses, et les besoins en appareillage restent largement couverts par des produits importés ou par des solutions basiques.
Pour une startup, c'est à la fois un marché et une mission. Un marché, parce que la demande est réelle et peu servie dans la région. Une mission, parce que chaque baisse de prix rend la mobilité accessible à des patients qui y renonçaient.
Le modèle économique devra trouver sa place entre les patients, les caisses d'assurance maladie, les hôpitaux et les associations. C'est souvent là que se joue la survie des MedTech : convaincre ceux qui paient, pas seulement ceux qui utilisent.
La nuance
Ce n'est pas un chèque. Aucun montant n'a été communiqué pour ce prix, et un trophée ne remplace ni une levée de fonds ni une certification médicale. Le chemin entre un prototype prometteur et une prothèse diffusée à grande échelle reste long, coûteux, et semé d'exigences réglementaires.
Mais c'est une vitrine. Le prix ouvre des portes auprès des réseaux euro-méditerranéens, des bailleurs et des partenaires industriels. Et il envoie un message à l'écosystème tunisien : l'innovation n'est pas réservée au numérique, elle peut aussi avoir des articulations.
Entre deux levées qui se font attendre, la scène tunisienne a trouvé de quoi tenir debout. Littéralement.
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