112 millions de dollars pour la fintech : le fonds Nclude s'ouvre, la Tunisie doit penser régional
DPI Venture Capital a bouclé le fonds Nclude à plus de 112 millions de dollars pour la fintech en Afrique et au Moyen-Orient. Né en Égypte en 2022, le fonds peut investir près de 30 % hors d'Égypte, avec des tickets de 500 000 à 10 millions de dollars. Une porte étroite mais réelle pour les fintechs maghrébines, et une leçon pour l'écosystème tunisien.

Plus de 112 millions de dollars : c'est le montant final du fonds Nclude, a annoncé le 27 octobre à Londres DPI Venture Capital, la branche capital-risque du groupe d'investissement Development Partners International (DPI). Né en 2022 au Caire pour financer la fintech égyptienne, le fonds a désormais une ambition plus large : l'Afrique et le Moyen-Orient.
Le fonds signe des tickets de 500 000 à 10 millions de dollars, du seed jusqu'à la série C. Il a déjà investi dans 15 entreprises. Et près de 30 % de son mandat peut être investi hors d'Égypte. Pour une scène tunisienne qui cherche ses investisseurs, la nouvelle mérite mieux qu'un simple « mabrouk » poli aux voisins.
Un fonds égyptien qui change de dimension
L'histoire de Nclude est celle d'un fonds national qui s'ouvre. Lancé en 2022 comme fonds de capital-risque égyptien spécialisé dans la fintech, il est conseillé depuis 2025 par DPI, après une restructuration qui a donné naissance à DPI Venture Capital. Depuis, précise le communiqué, la base d'investisseurs a été « sélectivement élargie » à de nouveaux partenaires stratégiques, sans que leurs noms soient divulgués.
Derrière, il y a un poids lourd. Fondé en 2007, DPI est une société d'investissement multi-stratégies tournée vers l'Afrique, qui revendique environ 4 milliards de dollars d'actifs sous gestion. Son PDG, Sofiane Lahmar, présente cette clôture comme une étape pour « institutionnaliser le capital-risque » au cœur de la plateforme du groupe.
Ashley Lewis, associé gérant et responsable de DPI Venture Capital, juge le fonds « dimensionné de manière appropriée pour le marché actuel ». Traduction : pas de course aux méga-fonds, mais une enveloppe que l'équipe peut déployer avec discipline. Dans un marché du capital-risque devenu plus sélectif, c'est presque un manifeste.
Ce que finance Nclude, et pourquoi c'est instructif
La thèse reste l'inclusion financière, mais elle s'est élargie. Selon Ashley Lewis, l'équipe s'intéresse désormais à l'assurance abordable, à l'accès aux soins, au crédit aux PME, à l'épargne et à l'investissement. Le fonds vise aussi les sociétés à la croisée de la fintech, de l'IA et des technologies émergentes.
Le portefeuille cité par DPI dessine une carte régionale :
- Paymob (paiements, Égypte), qui a bouclé une pré-série C de 35 millions de dollars menée par Mubadala et la BERD ; - Nawy (proptech, Égypte), avec une série A de 52 millions de dollars ; - FlapKap (financement des PME, Émirats), avec 34 millions de dollars en pré-série A ; - Money Fellows (épargne collective), 13 millions de dollars, avec une expansion en Afrique du Nord, notamment au Maroc ; - Kera (accès aux soins par l'IA), active au Sénégal et en Côte d'Ivoire ; - Accord Partners, qui consolide des cabinets de comptabilité et d'audit grâce à l'IA, d'abord en Arabie saoudite.
Le fil rouge est clair : des entreprises nées sur un marché domestique, puis qui grandissent hors de leurs frontières. « Les entreprises technologiques ambitieuses regardent de plus en plus au-delà de leur marché d'origine à mesure qu'elles grandissent », résume Mohamed Aladdin, associé commandité du fonds.
Ce que ça change pour la Tunisie
Soyons honnêtes : Nclude n'est pas un guichet ouvert aux startups tunisiennes. Le communiqué ne mentionne pas la Tunisie, et l'Égypte reste le marché central. Mais les 30 % de mandat hors d'Égypte constituent une porte, étroite, pour des fintechs maghrébines capables de montrer une ambition régionale.
Pour un fondateur tunisien, la leçon est concrète. Un fonds comme celui-ci regarde la taille du marché adressable, pas le passeport. Une fintech qui fonctionne uniquement à Tunis, avec une douzaine de millions d'habitants, pèse peu face à un marché égyptien de plus de 100 millions de personnes. Celle qui prouve qu'elle peut servir l'Égypte, le Maroc ou le Golfe change de catégorie.
Le cadre tunisien offre quelques outils pour jouer ce jeu. Le Startup Act de 2018 permet aux startups labellisées d'ouvrir des comptes en devises et de détenir des participations à l'étranger, un assouplissement notable dans un pays où la réglementation des changes de la Banque centrale de Tunisie reste stricte. La BCT a aussi ouvert un bac à sable réglementaire pour tester des services financiers innovants. Et l'architecture de fonds de fonds Anava, pilotée par Smart Capital, vise justement à attirer des gestionnaires capables de cofinancer des startups locales.
L'autre leçon : le capital des banques
L'histoire de Nclude rappelle une évidence que l'écosystème tunisien connaît bien : un fonds de capital-risque solide a besoin d'investisseurs institutionnels qui acceptent le temps long. Nclude a mis quatre ans pour atteindre sa taille finale, et il a fallu l'arrivée d'un gestionnaire expérimenté comme DPI pour élargir son tour de table. Le capital-risque est un métier de patience, et de confiance entre ceux qui apportent l'argent et ceux qui le placent.
En Tunisie, les banques et les assureurs restent des acteurs prudents du capital-risque. Ce n'est pas un reproche : leurs contraintes prudentielles sont réelles. Mais le modèle égyptien montre qu'une fintech qui grandit peut devenir un partenaire de distribution, pas seulement un concurrent. Le crédit aux PME, l'épargne ou la micro-assurance sont autant de chantiers où banques et startups tunisiennes ont davantage à gagner ensemble que séparément.
Il faut aussi nuancer l'enthousiasme. Une clôture finale à 112 millions de dollars ne garantit pas que les startups trouveront facilement du financement de série A ou B. Les tickets restent concentrés sur les entreprises qui ont déjà des revenus, des clients et une gouvernance solide. Et un fonds régional ne remplace pas un marché domestique dynamique : il le complète.
Ce qu'un fondateur tunisien peut en tirer dès maintenant
Trois réflexes, à la lumière de cette annonce :
- Penser régional dès le premier pitch : montrer comment le produit s'adapte à l'Égypte, au Maroc ou au Golfe, avec des partenaires identifiés plutôt qu'une simple promesse. - Soigner la conformité : dans la fintech, l'agrément, la relation avec la BCT et la protection des données sont des arguments d'investissement, pas des formalités. - Viser l'utilité, pas la mode : la thèse de Nclude mêle assurance, santé, crédit aux PME et épargne. Ce sont des problèmes du quotidien, et ils existent aussi bien à Sfax qu'à Alexandrie.
Le capital-risque régional se construit comme un bon couscous du vendredi : il faut une base solide, du temps, et des invités qui viennent de loin. Nclude vient de remplir sa marmite ; aux startups tunisiennes de prouver qu'elles méritent une place à table.
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