Trois actifs tokenisés frappent à la porte des chambres de compensation : Londres refait la tuyauterie
La Banque d'Angleterre a lancé le 29 octobre 2026 une consultation sur l'acceptation de garanties tokenisées par les chambres de compensation. Gilts tokenisés en tête, stablecoins, fonds monétaires tokenisés et or numérique à l'étude. Pour la Tunisie, la leçon est méthodique : la blockchain entre dans la finance par la tuyauterie des garanties, pas par la vitrine.

Trois actifs. Des stablecoins réglementés, des parts de fonds monétaires tokenisés et de l'or tokenisé. Le 29 octobre 2026, la Banque d'Angleterre a ouvert une consultation sur les attentes qu'elle fixe aux chambres de compensation (les CCP, pour central counterparties) qui voudraient accepter des garanties sous forme de jetons numériques.
Le texte s'adresse d'abord aux actifs déjà admis comme collatéral, avec un exemple qui revient tout au long du document : les gilts, les obligations d'État britanniques, dans leur version tokenisée. Mais dans sa troisième section, la Banque demande aussi aux acteurs de lui dire si ses attentes tiendraient pour ces trois nouvelles familles d'actifs, qui ne sont pas acceptées aujourd'hui. Les réponses sont attendues jusqu'au 12 février 2027.
Le message de fond tient en une phrase. Selon la Banque d'Angleterre, le cadre existant « n'empêche pas » les CCP d'accepter des formes tokenisées de collatéral éligible, tant que ces garanties respectent les normes de la compensation centrale.
La plomberie avant la vitrine
Une chambre de compensation, c'est le notaire de la salle des marchés. Elle s'interpose entre l'acheteur et le vendeur d'un contrat, et si l'un fait défaut, c'est elle qui encaisse le choc. Pour ne pas couler, elle exige des garanties, et elle lance des appels de marge quand les prix bougent.
Le document le dit sans détour : le collatéral est une composante clé, qui fournit aux CCP des ressources financières disponibles en période de tension. Autrement dit, c'est la réserve de semoule qu'on garde au fond du garde-manger pour les mauvais jours.
Ce que la tokenisation promet ici, c'est de faire circuler cette réserve plus vite. D'après le communiqué de la Banque, des garanties tokenisées pourraient être mobilisées et gérées plus rapidement et plus efficacement, y compris entre juridictions, ce qui aiderait les entreprises à répondre aux appels de marge. Le document évoque aussi des contrats intelligents capables d'automatiser certains processus, comme ces appels de marge.
« Même risque, même résultat réglementaire »
La Banque ne crée pas de régime à part. Le projet de déclaration de supervision « ne cherche pas à introduire de nouvelles obligations réglementaires » pour les CCP. Il précise seulement ce que l'autorité regardera quand une chambre de compensation lui demandera d'accepter une nouvelle forme de garantie. Le principe affiché est « même risque, même résultat réglementaire ».
La liste des points de vigilance ressemble à la check-list d'un vieux mécanicien de quartier. Il faut savoir à quel moment un transfert devient définitif et irrévocable. Il faut savoir quel registre fait foi quand la propriété est inscrite à la fois sur un registre distribué et chez un dépositaire central. Il faut mesurer ce qui se passe si un tiers modifie le protocole, le contrat intelligent ou les règles d'accès, ou si un pont entre deux chaînes tombe en panne.
Les blockchains publiques sans permission sont citées nommément. Le document y voit des questions possibles, dont une finalité de règlement « probabiliste » et une gouvernance qui dépend de processus hors chaîne. L'automatisation n'est pas sacralisée non plus : selon le texte, des actions automatisées peuvent manquer de responsabilité et s'exécuter mécaniquement dès que des conditions prédéfinies sont réunies.
Enfin, la Banque prévient qu'une CCP ne doit pas supposer qu'un jeton est aussi liquide que l'actif classique qu'il représente. Un gilt tokenisé reste un gilt, mais le marché de sa version numérique peut être bien plus étroit.
Stablecoins et or numérique, pas encore à table
Les trois nouveaux venus sont traités avec des pincettes. Pour les stablecoins, le document est net : ils ne peuvent pas, à ce stade, être acceptés par les CCP comme collatéral hautement liquide. Les adopter exigerait une modification du futur règlement des CCP ou une autorisation de la Banque.
Pour les fonds monétaires tokenisés, ce sont les obstacles au rachat des parts et un possible effet procyclique qui inquiètent. Pour l'or, la Banque reconnaît que la tokenisation pourrait faciliter son usage comme garantie, mais avertit que si le jeton perd le lien avec des lingots alloués, l'actif risque de ne plus remplir les critères du collatéral en or.
Toute la consultation tient dans cette nuance. Londres ne dit pas oui aux cryptomonnaies. Elle dit qu'elle veut des preuves, des cas d'usage et des calendriers, et qu'elle jugera sur pièces.
Ce que ça change pour la Tunisie
À Tunis, aucune banque ne se réveillera demain avec un gilt tokenisé dans son bilan. Mais le signal compte, parce qu'il montre par où la blockchain entre réellement dans la finance : pas par la vitrine des jetons spéculatifs, par la tuyauterie des garanties.
Le système tunisien repose lui aussi sur des garanties. Les banques se refinancent auprès de la Banque centrale de Tunisie en apportant des titres, au premier rang desquels les bons du Trésor, et la conservation de ces titres passe par Tunisie Clearing, le dépositaire central. La question que pose Londres, quel registre fait foi et quand un transfert devient définitif, est exactement celle qu'un dépositaire central tunisien devrait se poser le jour où il envisagerait un registre distribué.
Il y a aussi une leçon de méthode. La Banque d'Angleterre n'a pas commencé par écrire une loi sur la blockchain. Elle a pris un texte existant et vérifié, ligne par ligne, s'il bloquait l'innovation. Pour un pays qui n'a pas encore de cadre pour les actifs numériques, cette approche par les fonctions plutôt que par la technologie est moins coûteuse qu'un grand texte fondateur.
Et puis il y a l'or. Dans un pays où le bracelet de la mariée sert encore d'épargne de précaution, la remarque britannique résonne : un jeton d'or ne vaut que par le lingot réel auquel il est rattaché. Sans lingot alloué, ce n'est plus de l'or, c'est une promesse. Les vendeurs du souk El Berka le savent depuis toujours.
Les garde-fous tunisiens restent en place
Rappel nécessaire : en Tunisie, la cryptomonnaie ne dispose d'aucun cadre légal qui en autorise l'usage, et la réglementation des changes, encadrée par le code des changes et la BCT, reste stricte. Les stablecoins, que Londres elle-même ne juge pas assez liquides pour garantir des positions de marché, n'y ont pas de statut. Cet article ne constitue pas un conseil d'investissement.
Ce n'est pas non plus un mouvement isolé. La consultation s'inscrit, selon la Banque, dans un travail plus large mené avec la FCA, le Trésor britannique et l'industrie sur l'avenir des marchés financiers numériques de gros. Le document mentionne un projet de gilt numérique, baptisé DIGIT, et une capacité de synchronisation pour le système de règlement brut en temps réel, dont la livraison est visée pour 2028.
Une sous-gouverneure en première ligne
Sarah Breeden, sous-gouverneure chargée de la stabilité financière, présente la consultation comme une mise en œuvre de l'objectif secondaire de la Banque en faveur de l'innovation dans les infrastructures de marché, sans renoncer à la stabilité financière. Elle la décrit comme un élément d'un vaste chantier entre autorités et industrie pour permettre une adoption responsable de la tokenisation.
Le calendrier est fixé : consultation jusqu'au 12 février 2027, puis une déclaration de supervision définitive. D'ici là, les chambres de compensation, les infrastructures et les entreprises technologiques sont invitées à répondre.
La blockchain n'entre pas dans la banque centrale par la grande porte du souk, avec tambours et zokra. Elle passe par l'arrière-boutique, là où l'on compte les garanties. Et c'est souvent là que se décide qui reste ouvert quand l'orage arrive.
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