Séoul, Abu Dhabi et un pont entre blockchains : Hanwha mise sur Chainlink pour tokeniser le réel
Le coréen Hanwha Investment & Securities s'allie à Chainlink pour bâtir une plateforme mondiale de tokenisation d'actifs réels. Basée à Séoul et Abu Dhabi, elle adopte le protocole CCIP pour relier blockchains publiques et privées. Un pari pris avant l'entrée en vigueur du cadre coréen des titres tokenisés en février 2027, et une leçon de méthode pour la Tunisie.

Le 29 octobre 2026, Hanwha Investment & Securities, filiale financière du groupe sud-coréen Hanwha (classé au Fortune Global 500), a annoncé un partenariat stratégique avec Chainlink. Objet : bâtir une plateforme mondiale de tokenisation d'actifs réels (RWA), avec le standard de données de Chainlink et son protocole d'interopérabilité CCIP comme infrastructure officielle. La maison de titres opère son activité d'actifs numériques depuis deux bases : Séoul et Abu Dhabi.
Le calendrier n'a rien d'un hasard. D'après le communiqué, la Corée du Sud doit mettre en place son cadre réglementaire des titres tokenisés en février 2027. Hanwha se positionne donc quelques mois avant l'ouverture officielle du marché, en choisissant d'abord la tuyauterie avant de vendre le moindre produit.
Ce que Hanwha construit, concrètement
La plateforme vise à émettre des versions numériques d'actifs financiers classiques, puis à les distribuer à des investisseurs institutionnels et sur des marchés « on-chain ». Hanwha indique être en discussion avec des gérants d'actifs et des émetteurs internationaux pour tokeniser et distribuer de tels produits.
Chainlink fournira deux briques. D'un côté, les données de prix et la valeur liquidative (NAV) des actifs émis, indispensables pour qu'un fonds tokenisé affiche une valeur fiable. De l'autre, CCIP, qui permet aux actifs et à la liquidité de circuler entre blockchains publiques et privées.
Les deux partenaires annoncent aussi un groupe de travail commun. Au programme : les cas d'usage institutionnels de l'exécution sur blockchain, des standards pour utiliser les actifs tokenisés comme collatéral, et le marché coréen des titres tokenisés. « Notre objectif est de tokeniser des actifs de qualité que les clients voulaient mais avaient du mal à atteindre », résume Insung An, directeur du numérique de Hanwha Investment & Securities.
L'interopérabilité, le vrai sujet
Le cœur de l'annonce n'est pas la tokenisation en soi, devenue presque banale chez les grands acteurs financiers. C'est le choix d'une couche d'interopérabilité. Aujourd'hui, l'écosystème est fragmenté : chaque blockchain est une île, et chaque banque qui tokenise risque de créer son propre îlot privé.
Le communiqué décrit la logique de CCIP ainsi : un actif peut être émis sur la chaîne la mieux adaptée à son usage, puis atteindre davantage d'investisseurs sans intégration sur mesure pour chaque réseau. Johann Eid, directeur commercial de Chainlink Labs, parle de « se connecter une fois et passer à l'échelle mondialement ».
Pour une institution financière, l'enjeu est très terre à terre. Sans pont standardisé, un fonds tokenisé sur un réseau privé reste prisonnier de ce réseau. Avec un protocole commun, le même titre peut, en théorie, servir de garantie sur une plateforme, être échangé sur une autre et être réglé sur une troisième.
Abu Dhabi, porte d'entrée du monde arabe
Le détail géographique mérite qu'on s'y arrête depuis Tunis. Hanwha Investment & Securities ne pilote pas ses actifs numériques uniquement depuis Séoul : Abu Dhabi est la deuxième base de cette activité. La maison avait déjà signé, lors de l'Abu Dhabi Finance Week de décembre 2025, un protocole d'accord avec Kresus Labs sur les portefeuilles numériques et la tokenisation d'instruments financiers, selon le groupe Hanwha.
Ce corridor Séoul–Abu Dhabi illustre une tendance de fond. Les Émirats se sont imposés comme une place où les acteurs asiatiques et occidentaux testent la finance tokenisée, avec des règles claires. Pour la région MENA, cela signifie que les standards techniques de demain se décident en partie à quelques heures de vol de Tunis, et non plus seulement à New York ou Londres.
Ce que ça change pour la Tunisie
Soyons précis : rien de cette annonce ne s'applique directement au marché tunisien. En Tunisie, les cryptomonnaies ne sont pas reconnues comme moyen de paiement, la réglementation des changes de la BCT encadre strictement les opérations avec l'étranger, et aucune plateforme d'échange n'est agréée localement. Il n'existe pas non plus de cadre spécifique pour les titres tokenisés.
Mais la tokenisation d'actifs réels n'est pas de la spéculation sur des jetons. C'est une modernisation de l'infrastructure de marché : registres, règlement-livraison, gestion des garanties. Trois pistes concrètes se dessinent :
- Pour les régulateurs et la place financière : la Corée montre une méthode. Un cadre légal daté, préparé en amont, laisse aux acteurs le temps de choisir leurs outils. Une réflexion tunisienne sur la tokenisation des titres pourrait s'inspirer de ce calendrier, sans rien précipiter. - Pour les développeurs : l'interopérabilité entre chaînes, les oracles de prix et le calcul de valeur liquidative sont des compétences recherchées dans les hubs du Golfe. Les ingénieurs tunisiens formés aux contrats intelligents peuvent y trouver des débouchés, souvent en télétravail. - Pour les startups fintech : le marché de la conformité, de l'identité numérique des investisseurs et de l'intégration entre systèmes bancaires classiques et blockchains reste ouvert. C'est un terrain où une petite équipe peut vendre son expertise à des institutions plus grandes.
Une annonce, pas encore un marché
Il faut garder la tête froide. Ce partenariat reste, à ce stade, une déclaration d'intention et un choix d'infrastructure. Le communiqué ne chiffre ni volume d'actifs à tokeniser, ni date de lancement de produits, ni nom de gérant partenaire. Les discussions avec les émetteurs sont « en cours », pas conclues.
L'interopérabilité elle-même a un revers. Plus les actifs circulent entre chaînes, plus les ponts deviennent des points de passage critiques, et donc des cibles. Les grandes institutions misent sur des protocoles éprouvés pour réduire ce risque, mais la sécurité des passerelles reste l'un des chantiers les plus sensibles de l'industrie.
Enfin, la dépendance à un seul fournisseur pour les données et les ponts pose une question de concentration. Ce n'est pas un défaut propre à Hanwha, mais c'est un paramètre que tout régulateur, y compris en Tunisie le jour venu, devra examiner.
La leçon : les tuyaux avant la boutique
Ce que retient la démarche de Hanwha, c'est l'ordre des opérations. D'abord le cadre légal, annoncé à date fixe. Ensuite l'infrastructure, choisie pour parler à toutes les chaînes. Les produits viendront après.
Dans la médina, aucun commerçant n'ouvre sa boutique avant que la ruelle ne mène quelque part. La finance tokenisée suit la même règle : un actif numérique qui ne circule pas ne vaut guère plus qu'un registre papier. Séoul et Abu Dhabi tracent leurs ruelles maintenant ; à Tunis, il n'est pas trop tôt pour dessiner le plan.
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