Moins de perfusion, plus de BTA : la BCT ferme le robinet, les banques financent l'État
Le refinancement accordé par la BCT aux banques a chuté de 34,6 % en un an, à 7 661 millions de dinars. Dans le même temps, l'encours des bons du Trésor assimilables a bondi de 8,1 milliards. Les banques boivent moins au puits de la Banque centrale, mais prêtent de plus en plus à l'État. Au risque d'oublier les entreprises.

4 047 millions de dinars. C'est de combien le volume global du refinancement accordé par la Banque centrale de Tunisie (BCT) aux banques a fondu en un an. Selon les indicateurs quotidiens de la BCT, il s'établissait à 7 661 millions de dinars le 27 octobre 2026, contre 11 708 millions à la même date de 2025. Une baisse de 34,6 %.
Dans le même tableau, une autre ligne grimpe en sens inverse. L'encours des bons du Trésor assimilables (BTA), ces obligations par lesquelles l'État emprunte sur le marché local, atteint 36 387 millions de dinars au 26 octobre, contre 28 246 millions un an plus tôt. Soit 8 140 millions de plus, en hausse de 28,8 %.
D'un côté, les banques demandent moins de perfusion à la Banque centrale. De l'autre, elles prêtent beaucoup plus à l'État.
Le souk de l'argent a changé de client.
Le robinet de la BCT se resserre
Pour comprendre, il faut ouvrir la plomberie. Chaque jour, les banques tunisiennes ont besoin de liquidités pour faire face aux retraits, aux paiements et aux réserves obligatoires. Quand il leur en manque, elles se tournent vers la BCT, qui leur prête contre des garanties.
Le principal canal, l'appel d'offres hebdomadaire, ne pèse plus que 1 500 millions de dinars le 27 octobre, contre 5 600 millions un an plus tôt. Les opérations de refinancement à six mois reculent aussi, à 1 896 millions contre 2 628 millions.
Les banques ont donc moins besoin du guichet central. Une partie de l'explication tient aux dépôts : l'argent qui revient dans les banques, notamment grâce aux transferts de la diaspora et aux recettes touristiques, leur donne de l'air. Selon la BCT, les revenus du travail cumulés atteignent 7 417 millions de dinars au 20 octobre, en hausse de 4,4 %, et les recettes touristiques 6 890 millions, en hausse de 3,7 %.
Une autre partie tient aux facilités directes accordées par la BCT au Trésor, autorisées par les lois de finances depuis 2024. Quand la Banque centrale finance l'État, celui-ci dépense, et cet argent finit sur les comptes des banques. Mécaniquement, la liquidité bancaire augmente, et le besoin de refinancement baisse.
Le taux directeur, lui, est passé de 7,5 % à 7 % en un an. Le loyer de l'argent baisse, mais la demande de prêts à la BCT baisse plus vite encore.
L'État, premier emprunteur du souk
La seconde ligne est plus parlante pour l'économie réelle. 36,4 milliards de dinars de BTA en circulation, c'est l'équivalent d'une grosse part du budget annuel de l'État. Et la hausse de 8,1 milliards en douze mois montre que le Trésor se finance de plus en plus sur le marché intérieur.
C'est un choix assumé depuis plusieurs années : compter sur ses propres forces, limiter le recours aux marchés financiers internationaux et aux bailleurs. L'encours des bons du Trésor à court terme, lui, recule à 1 646 millions de dinars, contre 3 011 millions un an plus tôt. L'État allonge sa dette intérieure : moins de papier à quelques mois, plus d'obligations à plusieurs années.
Sur le papier, c'est une gestion prudente. Une dette en dinars ne fait pas courir de risque de change. Elle ne dépend pas de l'humeur des agences de notation ou des investisseurs étrangers.
Mais cette dette a un prix, et il se paie ailleurs.
L'effet d'éviction, ou le crédit qui manque aux entreprises
Une banque n'a pas des ressources infinies. Chaque dinar placé en BTA est un dinar qui ne finance ni une PME, ni un artisan, ni un projet immobilier.
Pour une banque, le choix est vite fait. L'État est un emprunteur sans risque de défaut perçu, rémunérateur, et le BTA peut être apporté en garantie auprès de la BCT. Une PME de Sousse, elle, présente des risques, demande des analyses, et peut ne pas rembourser.
Les économistes appellent cela l'effet d'éviction : l'État, en empruntant massivement sur le marché local, occupe la place que les entreprises privées pourraient prendre. Les chefs d'entreprise tunisiens le résument plus simplement : le crédit est cher et rare.
Ce n'est pas un hasard si l'investissement privé peine à redémarrer, ni si la croissance reste modeste. Quand le premier client du souk de l'argent est l'État, les autres attendent leur tour.
Ce n'est pas une crise de liquidité, mais un choix de modèle
Il faut nuancer. La baisse du refinancement n'est pas une mauvaise nouvelle en soi. Elle montre un système bancaire moins dépendant de la Banque centrale, ce que la BCT recherche depuis des années. La facilité de prêt à 24 heures, utilisée en dernier recours, reste limitée, à 980 millions de dinars.
La hausse des BTA n'est pas non plus anormale dans un pays qui finance son budget sans emprunter à l'étranger au même rythme qu'avant. Le compte courant du Trésor à la BCT reste positif, à 1 344 millions de dinars au 26 octobre.
Mais ces deux courbes, mises côte à côte, dessinent un modèle. Celui d'un État qui se finance chez lui, avec l'aide directe ou indirecte de sa Banque centrale, et d'un secteur bancaire qui devient de plus en plus un guichet du Trésor.
Ce modèle tient tant que les dépôts suivent et que l'inflation reste contenue. Il atteint ses limites si l'économie privée, privée de crédit, cesse de créer la richesse qui alimente ces dépôts.
Ce que les marchés surveillent
Pour la Bourse de Tunis, ces chiffres comptent directement. Les banques cotées tirent une part croissante de leurs revenus des titres d'État. C'est confortable tant que les taux restent élevés. Une baisse plus franche du taux directeur réduirait ces revenus, mais pourrait relancer le crédit.
Pour le budget 2027, l'enjeu est de savoir jusqu'où le marché local peut absorber de nouvelles émissions sans assécher le reste de l'économie.
La chute
La BCT ferme doucement le robinet, et les banques n'ont pas soif. C'est parce qu'elles boivent déjà au puits de l'État.
Au souk, le marchand qui ne vend qu'à un seul client finit toujours par en dépendre.
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