La ruche est ouverte : la Tunisie lance enfin sa première plateforme de crowdfunding agréée
Cinq ans après la loi de 2020, la Tunisie tient sa première plateforme de crowdfunding agréée : CnBees, autorisée par l'Autorité de contrôle de la microfinance pour les dons. Ses premières campagnes de startups viennent d'être lancées. Mais le don n'est qu'une porte sur trois : l'investissement et le prêt attendent encore leur tour.

Cinq ans. C'est le temps qu'il aura fallu entre la loi tunisienne sur le crowdfunding, signée le 6 août 2020, et le premier agrément délivré au titre de ce texte. La décision, publiée par l'Autorité de contrôle de la microfinance (ACM) fin décembre 2025, autorise la société CnBees à exercer le financement participatif « en dons et libéralités ».
Ce week-end, la ruche a ouvert ses alvéoles au public. CnBees a été officiellement lancée et de jeunes startups technologiques tunisiennes y ont présenté leurs premières campagnes.
Cinq ans pour un premier guichet. C'est long. Mais c'est un début.
Une loi, trois portes, trois gardiens
Pour comprendre ce qui vient de se passer, il faut ouvrir la loi n° 2020-37, parue au Journal officiel du 18 août 2020. Elle distingue trois formes de financement participatif : l'investissement en valeurs mobilières (actions, obligations ou sukuks non cotés), le prêt, avec ou sans intérêt, et le don, avec ou sans contrepartie.
Chaque porte a son gardien. Le Conseil du marché financier (CMF) agrée les plateformes d'investissement. Le gouverneur de la Banque centrale agrée celles de prêt. L'ACM agrée celles de dons.
Et une plateforme ne peut exercer qu'une seule de ces activités. Pas de couteau suisse : le législateur a voulu des spécialistes.
Le texte impose aussi un cadre strict. La plateforme doit être une société anonyme dont le siège est en Tunisie. L'argent collecté transite par un compte spécial ouvert auprès d'une banque ou de La Poste, avec un sous-compte par projet. Il faut un commissaire aux comptes, une assurance couvrant les fautes professionnelles et un rapport annuel publié en ligne.
Exercer sans agrément coûte cher : de trois mois à un an de prison et de 100 000 à 150 000 dinars d'amende, ou l'une de ces deux peines. Le souk du financement participatif n'est pas un marché à la sauvette.
Le don, porte d'entrée la plus simple
C'est par la porte du don que la Tunisie entre dans l'ère du crowdfunding. Ce n'est pas un hasard.
Le don est le modèle le plus simple à comprendre pour le grand public. On soutient un projet parce qu'il nous parle, et on reçoit éventuellement une contrepartie symbolique : un produit en avant-première, un nom sur un mur, une invitation au lancement. Pas de titre financier, pas de rendement promis, pas de prospectus à décortiquer.
CnBees se présente d'ailleurs comme une plateforme de dons et libéralités tournée vers les projets à impact social et environnemental. Avant son lancement, elle a organisé une tournée régionale, le Tunisian Crowdfunding Tour, pour expliquer le principe aux porteurs de projets hors de la capitale. L'idée est simple : le financement ne doit pas s'arrêter aux portes de Tunis.
Les startups présentées au lancement ont été accompagnées par RedStart Tunisie, dans le cadre d'un programme d'appui à l'emploi et à l'entrepreneuriat tech mené avec l'Organisation internationale du travail et la coopération coréenne. Au menu : préparation des campagnes, communication et constitution d'une communauté.
Car c'est là le vrai secret du crowdfunding. Ce n'est pas un formulaire en ligne. C'est une communauté.
Ce que ça change pour les startups tunisiennes
Pour un jeune fondateur, le premier dinar est souvent le plus dur à trouver. Les banques demandent des garanties. Les fonds d'investissement veulent de la traction. Entre les deux, il y a un vide que la famille et les amis comblent tant bien que mal.
Le crowdfunding en dons ne remplace pas une levée de fonds. Mais il peut servir de test grandeur nature. Une campagne réussie prouve qu'un produit trouve preneur avant même d'exister. C'est un argument précieux face à un investisseur.
Il y a aussi l'effet vitrine. Une campagne bien racontée fait connaître une marque, fédère des premiers clients et donne de la visibilité à des projets nés loin de Tunis.
Et il y a la transparence. L'argent ne passe pas de main en main dans un café de la médina : il est logé sur un compte bancaire dédié, sous l'œil d'un régulateur. Pour les contributeurs, c'est une garantie. Pour les porteurs de projets, c'est une discipline.
Les deux autres portes restent à ouvrir
Le don n'est qu'un tiers de la chakchouka. Les deux autres ingrédients, l'investissement et le prêt, sont ceux qui comptent le plus pour financer réellement la croissance d'une startup.
Côté investissement, le cadre est prêt sur le papier. Un décret du 19 octobre 2022 fixe les règles : capital minimum de 100 000 dinars pour la plateforme, un million de dinars au maximum par projet, et 10 000 dinars au plus par contributeur et par projet. Le CMF a publié son règlement sur les conditions d'exercice de l'activité en novembre 2024.
Un million de dinars, c'est modeste à l'échelle mondiale. Mais pour une startup tunisienne en phase d'amorçage, c'est souvent exactement le ticket qui manque entre le cercle des proches et le premier fonds d'investissement.
Le plafond de 10 000 dinars par contributeur, lui, protège les épargnants. Il oblige aussi les fondateurs à convaincre beaucoup de petits porteurs plutôt que quelques gros. C'est tout l'esprit du financement participatif.
Côté prêt, la loi renvoie les montants maximaux à un décret et le plafond des taux d'intérêt à une circulaire de la Banque centrale. Autrement dit, le cadre est posé, mais c'est la pratique qui dira s'il fonctionne.
Les limites à garder en tête
Ce n'est pas une baguette magique. Ce n'est pas non plus une levée de fonds au sens où l'entendent les investisseurs.
Une campagne de dons rapporte rarement des montants capables de financer des années de développement. Elle demande du temps, une vidéo soignée, des relances, une communauté à animer. Beaucoup de campagnes échouent faute de préparation. D'où l'importance de l'accompagnement.
Autre limite : la culture. En Tunisie, on donne volontiers, mais surtout à des proches, à des causes caritatives, à la mosquée du quartier. Donner à une startup qu'on ne connaît pas est un réflexe à construire. Ce sera le vrai défi de CnBees et de celles qui suivront.
Enfin, une précision utile pour les lecteurs de Tunichain : le crowdfunding encadré par la loi de 2020 n'a rien à voir avec les levées de fonds en jetons crypto. En Tunisie, les cryptomonnaies ne sont pas autorisées comme moyen de paiement, et le contrôle des changes reste en vigueur. Une campagne légale passe par une plateforme agréée et un compte bancaire, pas par un portefeuille numérique.
Une ruche, pas une abeille
Le nom de la plateforme n'a pas été choisi au hasard. Une abeille seule ne produit presque rien. Une ruche produit du miel.
C'est exactement la promesse du crowdfunding : des milliers de petites contributions qui, mises bout à bout, financent ce qu'aucun contributeur n'aurait financé seul. Dans un pays où les startups peinent à trouver leur premier financement, le modèle a du sens.
Reste à transformer l'essai. Que les contributeurs suivent, que les campagnes aboutissent, et que le CMF et la Banque centrale ouvrent à leur tour leurs portes.
La loi a mis cinq ans à produire son premier agrément. Espérons que le miel coule plus vite que l'encre.
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