Actions tokenisées sans harissa frelatée : l'émetteur reprend la main sur le registre
Bullish et Equiniti élargissent leur coalition pour des actions tokenisées voulues par l'émetteur et adossées à son registre officiel. QRT, Vertalo et zerohash rejoignent le groupe, un mois après l'exemption accordée par la SEC. Un débat sur la propriété réelle des titres qui parle directement à la Bourse de Tunis, à ses PME et à sa diaspora.

4,2 milliards de dollars. C'est le prix qu'a accepté de payer Bullish, en mai 2026, pour racheter Equiniti, un spécialiste de la tenue des registres d'actionnaires. Objectif affiché : créer, selon les deux sociétés, « le premier agent de transfert mondial pour les titres tokenisés ». Le 26 octobre, leur coalition a gagné trois nouveaux membres.
Le nom est un peu long : l'Issuer Sponsored Token Coalition. L'idée, elle, tient en une phrase. Si une action doit vivre sur une blockchain, c'est à l'entreprise émettrice de le décider, et le jeton doit rester branché sur son registre officiel.
Pas sur un registre parallèle. Pas sur une promesse.
Trois nouveaux venus autour de la table
Bullish et Equiniti ont annoncé l'arrivée de Qube Research & Technologies (QRT), une société d'investissement quantitative active sur les actions, les dérivés et les actifs numériques ; de Vertalo, un agent de transfert enregistré auprès de la SEC, qui relie les titres tokenisés aux registres d'actionnaires portant dividendes et droits de vote ; et de zerohash, qui fournit une infrastructure on-chain régulée à des institutions financières, dont Morgan Stanley, Interactive Brokers et Visa, selon le communiqué.
Ils rejoignent les fondateurs du 24 septembre : Bullish, Equiniti, Alpaca, Apex Fintech Solutions et DriveWealth. La participation reste non contraignante. C'est un groupe de travail, pas un cartel.
Le programme annoncé dès septembre : préserver les droits des émetteurs et des actionnaires, rendre les jetons compatibles avec les systèmes de compensation et de règlement existants, bâtir l'infrastructure d'émission, de conservation et de négociation, et ouvrir l'écosystème aux courtiers, bourses, dépositaires et teneurs de marché. Ce 27 octobre, les membres de la coalition rencontrent des émetteurs et des dirigeants des marchés de capitaux au New York Stock Exchange.
« Notre objectif n'est pas simplement de mettre des actions sur une blockchain », a déclaré Thomas Cowan, responsable de la tokenisation chez Bullish. Le but, dit-il, est un marché où les émetteurs restent connectés à leurs actionnaires.
Le problème des actions fantômes
Pourquoi tant d'insistance sur le mot « émetteur » ? Parce qu'une bonne partie de ce qu'on appelle aujourd'hui « action tokenisée » n'en est pas vraiment une. Un intermédiaire achète des actions, les garde de son côté et émet des jetons qui en reproduisent le prix. Le détenteur suit le cours. Mais vote-t-il en assemblée ? Touche-t-il le dividende directement ? Figure-t-il au registre de la société ?
Souvent, non. Le patron de DriveWealth l'a résumé sans détour lors du lancement de la coalition : « Les investisseurs pensent qu'ils possèdent l'action, et ce n'est pas le cas. »
C'est un peu la différence entre acheter une boîte de harissa au souk et acheter un ticket qui dit que quelqu'un, quelque part, en garde une pour vous.
Le régulateur américain a tranché dans le même sens. Le 17 septembre, la SEC a accordé une exemption temporaire et conditionnelle, valable cinq ans, permettant à des plateformes spécialisées de négocier des actions américaines tokenisées. Condition centrale : la plateforme doit vérifier que le jeton donne à son détenteur les mêmes droits et privilèges que l'action classique de même catégorie. Et si l'action a été tokenisée par un tiers non affilié, l'émetteur doit être prévenu par écrit et avoir la possibilité de s'y opposer.
En clair : la blockchain, oui. Le contournement de l'entreprise, non.
Et la Tunisie dans tout ça ?
À première vue, la Bourse de Tunis est loin de Wall Street. Un peu plus de soixante-dix sociétés cotées : selon la Bourse de Tunis, 71 d'entre elles, soit 95 % de la cote, avaient publié leurs indicateurs du premier trimestre 2026 à la mi-mai. Un marché étroit, où la liquidité reste le premier sujet de conversation autour du thé.
Mais le débat américain parle d'une chose que la Tunisie connaît bien : le registre.
Depuis la loi n° 2000-35 du 21 mars 2000, les titres tunisiens sont dématérialisés. Ils n'existent plus sur papier, seulement sous forme d'inscriptions en compte. Le règlement du dépositaire central, Tunisie Clearing, publié par le Conseil du marché financier, organise la mécanique : un compte émission par valeur, qui doit refléter la totalité de l'émission, des contrôles permanents pour que ce total corresponde aux comptes des intermédiaires, et une tenue des registres de propriétaires assurée par l'émetteur ou son mandataire.
Autrement dit, l'architecture que la coalition américaine veut préserver existe déjà ici. Un registre de référence, un émetteur qui sait qui sont ses actionnaires, des comptes rapprochés en continu.
Ce que l'expérience de Bullish et Equiniti suggère, c'est que la tokenisation sérieuse ne remplace pas ce socle. Elle s'y branche. Pour une place comme Tunis, cela ouvre une piste plus réaliste que la promesse d'une « bourse crypto » : moderniser le règlement-livraison, réduire les délais, automatiser les opérations sur titres comme le paiement des dividendes, sans toucher à la question de qui possède quoi.
PME, diaspora : la vraie promesse, et ses limites
Le sujet concerne aussi ceux qui ne sont pas cotés. Une PME tunisienne qui ouvre son capital à quelques investisseurs, une startup qui distribue des actions à ses salariés, une société familiale de Sfax qui veut clarifier qui détient quoi : tous ont besoin d'un registre fiable, à jour, et de règles claires pour transférer des parts.
C'est précisément le métier qu'exerce Vertalo aux États-Unis depuis 2019 : relier un jeton au registre officiel de l'émetteur. Son fondateur, Dave Hendricks, insiste sur un point : c'est l'émetteur, et non un tiers quelconque, qui doit garder la main sur la décision de tokeniser.
Et la diaspora ? On imagine facilement un ingénieur tunisien à Montréal ou à Lyon détenant, sur son téléphone, une part d'une entreprise de Monastir. Le rêve est séduisant. Il bute sur deux réalités.
D'abord, le cadre légal. En Tunisie, les cryptoactifs ne sont pas reconnus comme moyen de paiement, et le contrôle des changes encadre strictement les mouvements de capitaux entre résidents et non-résidents. Un jeton, même adossé à une vraie action, ne dispense d'aucune de ces règles.
Ensuite, la liquidité. Mettre un titre sur une blockchain ne crée pas d'acheteurs. Un jeton illiquide reste illiquide, il circule juste plus vite quand il circule.
Ce n'est pas une révolution, mais un changement de méthode
Il ne faut pas surestimer l'annonce. La coalition est un groupe de travail non contraignant. L'exemption de la SEC est temporaire, assortie de limites sur le nombre de titres et les volumes négociés. Le rachat d'Equiniti n'est pas encore bouclé : la finalisation est attendue en janvier 2027.
Mais le signal est net. Après des années de jetons qui imitaient les actions sans en porter les droits, les acteurs du marché américain réécrivent la règle du jeu autour d'un principe simple : le jeton doit être l'action, pas son reflet.
Pour la Tunisie, la leçon est presque rassurante. La place n'a pas besoin de courir après la mode. Elle a déjà le dépositaire central, la dématérialisation et un régulateur qui encadre la tenue des registres. Le jour où elle voudra passer à la blockchain, elle aura le bon point de départ.
Dans la médina comme sur la blockchain, ce qui compte n'est pas la vitrine. C'est le titre de propriété.
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