54,2 à Berlin, 49,5 à Paris : l'usine Europe tourne à deux vitesses, et l'atelier tunisien au milieu
L'industrie allemande accélère (PMI à 54,2) quand la France (49,5) et l'Italie (49,4) reculent, selon les indices manufacturiers d'octobre publiés le 2 novembre par S&P Global. Or ces deux pays absorbent près de 40 % des exportations tunisiennes, selon l'INS. Entre commandes qui ralentissent, délais d'Asie qui s'allongent et énergie qui renchérit, octobre teste la carte « proximité » des industriels tunisiens.

54,2 d'un côté, 49,5 et 49,4 de l'autre. Ce sont les indices PMI manufacturiers d'octobre 2026 de l'Allemagne, de la France et de l'Italie, publiés le 2 novembre par S&P Global à partir d'enquêtes menées du 12 au 23 octobre auprès des directeurs d'achat. Au-dessus de 50, l'industrie progresse ; en dessous, elle recule. Le verdict tient en une image : l'usine européenne tourne, mais à deux vitesses.
Pour l'ensemble de la zone euro, l'indice s'établit à 52,7, contre 52,9 en septembre, qui était déjà son plus haut niveau depuis mai 2022. C'est le neuvième mois consécutif de croissance. Sur les huit pays suivis, six progressent. La France et l'Italie sont, selon S&P Global, les deux seuls à aller à contre-courant.
Pour la Tunisie, la nouvelle n'a rien d'une querelle d'experts. Selon l'Institut national de la statistique, la France absorbe 22,7 % des exportations tunisiennes sur les neuf premiers mois de 2026, l'Italie 16,6 % et l'Allemagne 14 %. Les deux usines qui calent pèsent donc près de 40 % de nos ventes à l'étranger, tandis que celle qui accélère n'en pèse qu'un septième.
Berlin remet les machines en marche
L'Allemagne, elle, ne ralentit pas. Son indice passe de 53,9 à 54,2, la deuxième meilleure lecture depuis près de quatre ans et demi, juste derrière le pic d'août. La production augmente pour le dixième mois d'affilée et les commandes à l'exportation progressent à un rythme solide, légèrement plus rapide qu'en septembre.
S&P Global relie cette demande aux dépenses publiques allemandes dans la défense et les infrastructures. Les carnets de commandes non honorés gonflent à leur rythme le plus rapide depuis avril 2022, signe d'usines qui commencent à manquer de capacités. Et les suppressions d'emplois industriels sont les plus faibles depuis août 2023, ce qui ressemble à une stabilisation.
L'Espagne suit la même pente : son indice grimpe de 51,0 à 52,2, son meilleur niveau depuis août 2025, porté par des commandes venues des grands marchés européens. Pour l'ensemble de la zone euro, les exportations des industriels ont connu leur plus forte hausse depuis un peu plus de quatre ans et demi, échanges entre pays membres compris.
Paris et Rome au ralenti
De l'autre côté du souk, l'ambiance est plus lourde. En France, l'indice tombe de 50,6 à 49,5. Les nouvelles commandes reculent à leur rythme le plus rapide depuis juillet 2025, la production baisse pour la première fois en trois mois et l'emploi industriel subit sa plus forte contraction depuis mai. Les perspectives d'activité à douze mois sont les plus faibles depuis un an.
« Le secteur manufacturier français peine à retrouver le chemin d'une croissance durable », résume Joe Hayes, économiste chez S&P Global Market Intelligence. Son collègue Chris Williamson évoque aussi une incertitude politique qui pèse sur les industriels français à l'approche de l'élection présidentielle de 2027.
En Italie, l'indice glisse de 50,4 à 49,4, son plus bas niveau depuis janvier. Les nouvelles commandes reculent pour le quatrième mois consécutif, la production baisse pour le troisième mois et les effectifs diminuent pour la première fois depuis juillet. Une nuance compte pourtant pour Tunis : les ventes italiennes à l'étranger ne reculent que de manière marginale. L'usine italienne tient encore par l'export, comme un marchand qui vend moins dans sa rue mais garde ses clients de passage.
Ce que cela change pour les ateliers tunisiens
Jusqu'ici, les commandes européennes ont tenu. Selon l'INS, les exportations tunisiennes ont atteint 50 400 millions de dinars sur neuf mois, en hausse de 8,6 %, dont 70,2 % vers l'Union européenne. Elles progressent de 5,4 % vers la France, de 5 % vers l'Italie et de 3,9 % vers l'Allemagne. Les industries mécaniques et électriques, le cœur de la sous-traitance automobile et électronique, affichent +9,9 %, quand le textile, l'habillement et le cuir reculent de 4,7 %.
Les indices d'octobre dessinent pourtant un risque de décalage. Les donneurs d'ordres français et italiens, qui achètent du câblage, des composants et de la confection en Tunisie, réduisent leurs commandes et, côté français, puisent dans leurs stocks plutôt que de racheter. Ce type de freinage arrive en général avec quelques mois de retard dans les carnets des fournisseurs, souvent les premiers touchés quand un client réduit ses achats.
À l'inverse, la locomotive allemande crée une ouverture. Un client qui manque de capacités, dont les commandes s'accumulent et qui refait ses stocks, cherche des fournisseurs fiables et proches. L'Allemagne ne représente que 14 % de nos exportations : c'est une limite, mais aussi une marge de progression évidente pour les industriels tunisiens déjà installés dans ses chaînes de valeur.
Délais d'Asie, coûts d'énergie : l'atout de la proximité
Un autre détail des enquêtes mérite l'attention de Sfax, de Sousse ou de Bizerte. Partout, les délais de livraison des fournisseurs s'allongent. Pour la zone euro, ils atteignent leur plus forte dégradation depuis juin. En Allemagne, S&P Global évoque des pénuries de composants électroniques ; en Italie, des retards de fret et des ruptures d'approvisionnement, notamment en provenance d'Asie ; en Espagne, des retards persistants sur des routes maritimes clés.
Dans ce contexte, un fournisseur situé à quelques jours de camion et de ferry devient un argument commercial. C'est tout l'enjeu du « nearshoring » dont la Tunisie se réclame depuis des années : il ne se décrète pas, il se gagne quand les clients souffrent de chaînes trop longues. Octobre en offre précisément l'occasion.
Ce n'est pas un chèque en blanc, mais un test
Ce n'est pas pour autant une rente garantie. La même enquête signale une flambée des coûts : en zone euro, les prix des intrants augmentent au rythme le plus rapide depuis mai, sous l'effet de l'énergie et des goulets d'étranglement, sur fond de conflit au Moyen-Orient. En France, carburant, énergie, produits chimiques, métaux et emballages renchérissent. Les ateliers tunisiens importent eux aussi une bonne part de leurs matières : selon l'INS, le solde des matières premières et demi-produits est déficitaire de 5 241,7 millions de dinars sur neuf mois.
Autrement dit, la proximité ne protège ni de la hausse de l'énergie ni de celle des intrants. Et Chris Williamson prévient que cette poussée des coûts accroît la pression sur la BCE pour relever encore ses taux dans les mois à venir, ce qui renchérirait le crédit des clients européens.
Il faut aussi garder la mesure. Un indice PMI n'est pas une statistique officielle de production : c'est un baromètre d'opinion des directeurs d'achat, rapide mais volatil. Un mois sous la barre des 50 ne fait pas une récession, et les chiffres d'octobre du commerce extérieur tunisien diront si le coup de froid franco-italien s'est déjà transmis.
Le souk européen n'a donc pas fermé ses portes. Il a simplement déplacé ses étals : moins d'animation à Paris et à Rome, plus de bruit du côté de Berlin et de Madrid. Pour les industriels tunisiens, la question n'est plus seulement de vendre à leurs clients historiques, mais de savoir frapper à la porte de ceux qui, aujourd'hui, ont besoin de pièces plus vite que l'Asie ne peut les livrer. Dans un marché, ce n'est pas toujours le plus gros vendeur qui gagne : c'est celui dont l'étal est le plus près du client.
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