Un Tunisien parmi 24 pitchs au Cap : l'économie bleue africaine part à la pêche aux investisseurs
Les 2 et 3 novembre 2026, l'UE réunit au Cap 24 startups de l'économie bleue pour BlueInvest Africa, et la Tunisie y est représentée par Oleo Mar. Les projets ont été choisis parmi des centaines de candidatures venues de 38 pays africains. Tenante du Grand Prix 2025 avec STEP Tunisia, la Tunisie y joue gros, même si le salon ne finance pas directement les projets. Reste à transformer les coups d'éclat en vraie filière.

Vingt-quatre projets, deux jours, une seule ville : Le Cap. Les 2 et 3 novembre 2026, l'Union européenne tient la quatrième édition de BlueInvest Africa, son rendez-vous entre entrepreneurs de l'économie bleue et investisseurs. Sur la liste officielle des pitchers publiée par les organisateurs, une seule ligne porte le drapeau tunisien : Oleo Mar Sarl, présentée par Sami Guetari.
Le comité de sélection a retenu ces projets parmi des centaines de candidatures venues de 38 pays africains, selon le site officiel de l'événement. En avril, la Commission européenne annonçait 25 startups et PME issues de 13 pays ; la liste définitive en compte 24. Le Maroc et l'Égypte sont aussi de la partie. Pour l'Afrique du Nord, la mer reste un terrain de jeu, et la compétition se joue désormais au bord de l'Atlantique sud.
Un salon pour pêcher des investisseurs
BlueInvest Africa est piloté par la direction générale des affaires maritimes et de la pêche de la Commission européenne. L'initiative est financée par le Fonds européen pour les affaires maritimes, la pêche et l'aquaculture, et s'inscrit dans la stratégie Global Gateway. Lancée en 2022 aux Seychelles, elle est passée par le Kenya en 2024 puis par Lomé, au Togo, en 2025, avant de poser ses filets en Afrique du Sud.
Le principe est simple. Des startups et des PME actives dans un pays membre de l'Union africaine, et engagées dans l'économie bleue, montent sur scène devant des investisseurs privés et publics. Au programme : sessions de pitch, rendez-vous ciblés entre entreprises et financeurs, coaching sur mesure. Les secteurs vont des technologies océaniques à la pêche et l'aquaculture durables, en passant par les énergies marines renouvelables et l'économie circulaire.
Les critères affichés par Bruxelles sont exigeants : viabilité commerciale, capacité à changer d'échelle, impact environnemental et social mesurable. Autrement dit, il ne suffit pas d'aimer la mer. Il faut montrer qu'on sait en tirer un modèle économique, sans la vider.
Depuis 2022, selon la Commission, plus de 700 candidatures ont été reçues, plus de 80 startups accompagnées et plus de 40 investisseurs mis en relation. Le réseau revendique aujourd'hui plus de 400 membres, et des institutions financières publiques et privées, africaines comme européennes, ont participé à ses éditions.
La Tunisie, tenante du titre
Pour la scène tunisienne, ce rendez-vous n'a rien d'anecdotique. Lors de l'édition 2025 à Lomé, six entrepreneurs ont été récompensés, et le Grand Prix est revenu à STEP Tunisia, une entreprise qui fait progresser les technologies d'élevage de poissons, a rappelé la Commission européenne en lançant l'appel à candidatures 2026. Un trophée tunisien, donc, sur un podium continental.
Cette année, Oleo Mar Sarl porte seule les couleurs du pays. La liste officielle ne détaille pas son activité, et l'on se gardera d'en dire plus que ce que les organisateurs publient. Mais sa présence suffit à rappeler une évidence trop souvent oubliée : la Tunisie a une façade maritime, des ports, des lagunes, des fermes aquacoles, et une tradition halieutique qui va du port de pêche de Sfax aux pêcheries de Kerkennah. Le poisson ne se résume pas au couscous du vendredi.
L'économie bleue coche aussi plusieurs cases du Startup Act tunisien : innovation, export, impact. Une jeune pousse qui valorise des coproduits de la mer, surveille la qualité de l'eau ou modernise une ferme aquacole parle à la fois aux investisseurs à impact et aux bailleurs internationaux. Et pour une jeune entreprise, chaque salle remplie de financeurs compte.
Le voisinage nord-africain en embuscade
La Tunisie n'est pas seule dans le bassin. Le Maroc envoie SITELI CW, présentée par Yazid Siteli. L'Égypte aligne deux projets : Blutechnova, défendue par Jana Ahmed Ali Maher, et Visenleer, présentée par Moemen Sobh. L'Algérie, en revanche, ne figure pas parmi les pays représentés.
Le reste du plateau dessine une carte plutôt subsaharienne : le Kenya place quatre projets, la Tanzanie et le Nigeria trois chacun, l'Afrique du Sud, la Zambie, le Malawi et l'Égypte deux, l'Ouganda, le Liberia, la Namibie, la Côte d'Ivoire, le Maroc et la Tunisie un chacun. On y croise de l'aquaculture, du traitement des déchets, de l'emballage vert, de la robotique, de l'analyse de données.
Pour le Maghreb, la leçon est claire. Avec quatre projets sur vingt-quatre, l'Afrique du Nord reste minoritaire dans un secteur où elle a pourtant des côtes immenses et des décennies de savoir-faire. La mer est là. Les dossiers prêts à être pitchés, beaucoup moins.
Ce n'est pas une levée de fonds, mais une porte d'entrée
Soyons précis, car l'enthousiasme mouille parfois les chiffres. BlueInvest Africa ne finance pas directement les entreprises. La Commission européenne l'écrit noir sur blanc : l'initiative n'accorde pas de subventions aux projets, elle prépare les entrepreneurs à devenir « prêts à l'investissement » et les met en contact avec des financeurs. Monter sur la scène du Cap, ce n'est pas encaisser un chèque.
C'est en revanche un accès rare. Les organisateurs disent viser des « accords concrets et des partenariats de long terme » avec des fonds de capital-risque, des institutions de financement du développement et des investisseurs industriels. Pour une PME tunisienne de l'économie bleue, obtenir en deux jours des rendez-vous qu'il faudrait des mois à décrocher depuis Tunis ou Sfax, c'est déjà un raccourci précieux.
Il faudra aussi se méfier des promesses trop larges. Les résultats de l'édition 2026, prix et éventuels accords, n'étaient pas encore publiés au moment d'écrire ces lignes. Et un pitch réussi n'est que le début d'un long marchandage : due diligence, négociation, conditions. Le souk de la finance a ses règles, et elles ne se jouent pas en dix minutes devant un écran.
Ce que la Tunisie peut en retenir
Un Grand Prix en 2025, un pitch en 2026 : le signal est encourageant. Mais il reste individuel. Pour transformer ces coups d'éclat en filière, il faudrait davantage de projets bleus labellisés, des incubateurs tournés vers la mer, des ponts entre laboratoires de recherche marine et entrepreneurs, et des investisseurs locaux qui ne regardent pas seulement les applications de livraison.
L'Europe tend une épuisette ; encore faut-il que les poissons nagent dans sa direction. En attendant, Oleo Mar défend seule le pavillon au Cap, avec la même mission que les pêcheurs de Kerkennah : partir loin, revenir avec quelque chose dans les filets. Et dans l'économie bleue comme dans la médina, ce n'est pas celui qui crie le plus fort qui vend le mieux, c'est celui qui a la meilleure marchandise.
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