3,01 contre 3,35 : le dinar fait le grand écart entre dollar et euro, et la facture penche
Le 27 octobre 2026, un dollar valait 3,01 dinars et un euro 3,35 dinars : en un an, le billet vert a pris 2,4 % face au dinar, l'euro a cédé 1,7 %. Or la Tunisie vend 70,2 % de ses exportations à l'Europe et achète plus de la moitié de ses importations ailleurs. Dinar Shaker secoue les chiffres de la Banque centrale et de l'INS pour mesurer qui gagne et qui paie. Pas une crise, mais un signal.

3,01 dinars pour un dollar, 3,35 dinars pour un euro. Ce sont les cours relevés le 27 octobre 2026 dans le tableau de bord monétaire de la Tunisie, publié le 30 octobre par le Service économique régional de Tunis à partir des données de la Banque centrale et de l'Institut national de la statistique (INS). Sur un an, le dollar s'est renchéri de 2,4 % face au dinar. L'euro, lui, a reculé de 1,7 %.
Le dinar ne monte pas, il ne baisse pas non plus : il fait le grand écart. Plus fort face à la monnaie de ses clients, plus faible face à celle de ses fournisseurs les plus coûteux. Dinar Shaker a voulu secouer ces deux chiffres pour voir ce qui en tombe.
Le même tableau rappelle le décor. Le taux directeur de la Banque centrale est à 7 % depuis le 7 janvier 2026, après une baisse de 100 points de base. Les avoirs nets en devises couvraient 93 jours d'importation au 28 octobre, soit 13 jours de moins qu'un an plus tôt. L'inflation était de 5,6 % en septembre selon l'INS.
Pourquoi deux directions à la fois
Le dinar n'est pas arrimé à une seule monnaie. La Banque centrale le pilote face à un panier dominé par l'euro et le dollar. Quand l'euro perd du terrain face au dollar sur les marchés mondiaux, le dinar se retrouve mécaniquement coincé entre les deux.
Le calcul est simple. Avec 3,35 dinars pour un euro et 3,01 pour un dollar, un euro vaut environ 1,11 dollar. Le dinar ne fait que refléter ce rapport de force. Sa légère appréciation face à l'euro et sa dépréciation face au dollar racontent la même histoire : celle d'un dollar qui s'est raffermi.
Ce n'est donc pas un « effondrement » ni un « miracle ». C'est un panier qui se rééquilibre. Mais pour l'économie tunisienne, l'effet n'est pas neutre, parce que la Tunisie ne vend pas et n'achète pas dans les mêmes monnaies.
Le test : qui vend en euros, qui achète en dollars
Les chiffres du commerce extérieur publiés le 12 octobre par l'INS donnent la clé. Sur les neuf premiers mois de 2026, les exportations ont atteint 50 400 millions de dinars (MD), en hausse de 8,6 %. Les importations ont grimpé à 71 397 MD, soit 13,1 % de plus. Le déficit commercial s'est creusé à 20 997 MD, contre 16 727 MD un an plus tôt. Le taux de couverture est tombé de 73,5 % à 70,6 %.
Surtout, l'Union européenne absorbe 70,2 % des exportations tunisiennes, soit 35 386 MD. Mais elle ne fournit que 44,8 % des importations, soit 32 000 MD. La France pèse à elle seule 22,7 % des ventes, l'Italie 16,6 % et l'Allemagne 14 %. Côté achats, la Chine est le premier fournisseur, avec 12,6 % des importations.
Faisons le calcul. Avec l'Europe, la Tunisie dégage un excédent d'environ 3 400 MD sur neuf mois. Avec le reste du monde, elle accuse un déficit d'environ 24 400 MD. Autrement dit, le pays gagne surtout des euros et dépense beaucoup de monnaies hors euro, à commencer par le dollar, qui sert de référence aux matières premières et à une grande partie du commerce asiatique.
Le grand écart du dinar tombe donc au plus mauvais endroit. Les recettes arrivent dans la monnaie qui faiblit, les factures partent dans celle qui se renforce.
Ce que cela donne en dinars
Prenons un exportateur de Sfax qui encaisse 1 million d'euros de commandes. Au cours du 27 octobre, il convertit cette somme en 3,35 millions de dinars. Un an plus tôt, avec un euro plus cher d'environ 1,7 %, il aurait obtenu près de 58 000 dinars de plus.
Prenons maintenant un importateur de Sousse qui règle 1 million de dollars de marchandises. Il doit débourser 3,01 millions de dinars. Un an plus tôt, il aurait payé environ 71 000 dinars de moins.
À l'échelle d'une entreprise, l'écart semble modeste. À l'échelle d'un pays qui importe pour plus de 71 milliards de dinars en neuf mois, il pèse. Il pèse sur les marges des industriels, sur les prix en rayon et, au bout de la chaîne, sur les réserves de la Banque centrale.
L'inflation, l'autre passager
Le change n'est pas le seul moteur des prix, mais il en fait partie. En septembre, l'INS a mesuré une inflation de 5,6 % sur un an, avec une alimentation en hausse de 8,4 %. La volaille a pris 16,5 %, les fruits frais 16,3 %, la viande ovine 14,6 %. L'inflation sous-jacente, hors alimentation et énergie, est restée stable à 4,9 %.
Les projections du Fonds monétaire international (FMI) d'octobre 2026, reprises dans le même document, ne promettent pas d'accalmie. Elles tablent sur une inflation moyenne de 5,5 % en 2026, puis de 6,3 % en 2027. Le déficit courant passerait de 4,9 % du PIB en 2026 à 5,3 % en 2027.
C'est le dilemme de la Banque centrale. Garder un taux directeur à 7 % protège l'épargne en dinars et freine la demande d'importations. Le baisser soutiendrait le crédit, mais au risque d'attiser les prix et la pression sur le change. Avec une inflation qui reste au-dessus de 5 %, la marge de manœuvre est étroite.
Ce n'est pas une crise, mais c'est un signal
Il faut garder la mesure. Un écart de 2,4 % face au dollar sur un an n'a rien d'une dévaluation brutale. Le dinar reste stable face à l'euro, la monnaie de l'Europe, qui achète sept exportations tunisiennes sur dix. Et un dinar un peu plus fort face à l'euro allège aussi la facture des 44,8 % d'importations venues d'Europe.
Mais le signal est clair. Tant que la Tunisie vendra en euros et achètera en dollars, chaque raffermissement du billet vert creusera un peu plus la facture extérieure. Les réserves, à 93 jours d'importation, encaissent le choc. Elles ne sont pas faites pour l'encaisser indéfiniment.
La réponse ne se trouve pas dans les monnaies numériques. Les stablecoins adossés au dollar ne sont pas une échappatoire : en Tunisie, les cryptoactifs ne sont pas reconnus comme moyen de paiement, et toute opération en devises reste soumise à la réglementation des changes. La parade est plus classique et plus exigeante : diversifier les marchés à l'export, facturer davantage en dollars quand c'est possible, et réduire la dépendance aux achats les plus coûteux.
Ce qu'il faut surveiller
Trois rendez-vous diront si le grand écart se resserre ou s'élargit. L'inflation d'octobre, attendue le 5 novembre selon le calendrier de l'INS. Le commerce extérieur à fin octobre, prévu autour du 12 novembre. Et la prochaine réunion du conseil d'administration de la Banque centrale, qui dira si le taux directeur de 7 % reste le bon point d'équilibre.
En attendant, le dinar continue son numéro d'équilibriste. Il ne tombe pas, mais il ne choisit pas son camp non plus.
Le dinar ne chute pas : il fait le grand écart, un pied sur l'euro qui paie, l'autre sur le dollar qui coûte.
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