29 milliards de dinars sous le matelas : le cash grossit plus vite que les réserves en devises
Selon la BCT, les billets et monnaies en circulation atteignaient 29 208 millions de dinars au 26 octobre 2026, soit 15,7 % de plus qu'il y a un an. C'est davantage que les avoirs nets en devises du pays. Le dinar a gagné la bataille de la poche ; il lui reste à gagner celle de la confiance.

29 208 millions de dinars. C'est le montant des billets et des pièces en circulation en Tunisie au 26 octobre 2026, selon les indicateurs quotidiens publiés par la Banque centrale de Tunisie (BCT). Un an plus tôt, à la même date, il s'élevait à 25 238 millions.
En douze mois, le cash a grossi de 3 970 millions de dinars. Soit une hausse de 15,7 %.
Pour mesurer l'ampleur, il suffit de regarder une autre ligne du même tableau. Le même jour, les avoirs nets en devises de la BCT s'établissaient à 24 277 millions de dinars, soit 93 jours d'importation. Il y a donc aujourd'hui en Tunisie davantage de dinars en billets dans les poches, les tiroirs et les coffres que de devises dans les réserves de la Banque centrale. Environ 1,2 fois plus.
Le dinar papier a pris de l'avance sur le dinar adossé.
Un pays qui paie en liquide
La tendance n'est pas nouvelle, mais elle ne ralentit pas. Le paiement en espèces reste roi dans une grande partie de l'économie tunisienne : commerce de proximité, marchés, transport, artisanat, services à domicile, petits chantiers.
Plusieurs facteurs alimentent cette préférence. La méfiance envers les banques, d'abord, nourrie par des frais jugés élevés et des démarches lourdes. L'économie informelle, ensuite, qui vit par définition en dehors des circuits traçables. Et une habitude culturelle profonde : le billet se touche, se compte, se cache. Il rassure.
Le législateur a tenté d'inverser la pente. Des plafonds encadrent désormais les paiements en espèces pour certaines transactions, et les chèques ont connu une réforme profonde en 2025. Mais le résultat est paradoxal : quand le chèque perd du terrain, une partie des paiements bascule vers le liquide plutôt que vers la carte.
Le cash coûte cher, même s'il paraît gratuit
Pour un particulier, le billet semble gratuit. Pour l'économie, il ne l'est pas.
D'abord, chaque dinar qui dort dans un tiroir est un dinar qui ne finance rien. Il ne nourrit pas les dépôts bancaires, donc pas les crédits aux entreprises. C'est de l'épargne stérile.
Ensuite, l'argent liquide échappe largement au fisc. Plus la part du cash est forte, plus l'assiette fiscale se rétrécit, et plus la charge repose sur les salariés et les entreprises déclarées.
Enfin, il y a l'inflation. Un billet ne rapporte aucun intérêt. Avec une hausse des prix qui reste nettement positive, le dinar caché sous le matelas perd chaque année une partie de son pouvoir d'achat. C'est un impôt silencieux, payé par ceux qui épargnent en liquide.
Ce que le cash dit du dinar
Pour une rubrique qui secoue le dinar, la question de fond est celle de la confiance. Les Tunisiens ont confiance dans le billet de dinar comme moyen de paiement immédiat. Ils ont moins confiance dans le système qui l'entoure.
Les chiffres de la BCT racontent aussi une autre histoire, plus technique. Le volume global du refinancement accordé par la Banque centrale aux banques est tombé à 7 661 millions de dinars le 27 octobre, contre 11 708 millions un an plus tôt. Or, quand le public retire des billets, les banques perdent de la liquidité et doivent souvent se refinancer auprès de la BCT. Que le cash progresse aussi fort alors que le refinancement recule montre que d'autres sources de liquidité, comme les dépôts et les flux en devises, ont pris le relais. Mais cela montre aussi combien la demande de billets pèse sur la mécanique monétaire.
Le taux directeur de la BCT, lui, s'établit à 7 %, contre 7,5 % un an plus tôt. Un loyer de l'argent un peu moins élevé rend l'épargne bancaire légèrement moins attractive, ce qui ne pousse pas vraiment à déposer ses billets au guichet.
Ce n'est pas une crise, mais un symptôme
Prudence avant de crier au loup. Une hausse du cash ne signifie pas une fuite devant le dinar, au contraire. Ceux qui fuient une monnaie achètent des devises, pas des billets de la monnaie qu'ils fuient. Les Tunisiens gardent des dinars, c'est donc qu'ils l'utilisent.
Une partie de la hausse s'explique aussi mécaniquement par l'inflation : quand les prix montent, il faut plus de billets pour payer les mêmes courses. Et les comparaisons d'une date à l'autre peuvent être influencées par le calendrier, avec des pics de retraits autour des fêtes, des vacances et de la rentrée scolaire.
Il ne faut pas non plus confondre les deux chiffres mis côte à côte. Les avoirs en devises et les billets en circulation ne se mesurent pas de la même façon et ne jouent pas le même rôle. La comparaison est une image, pas une équation.
Mais le symptôme est là. Une économie où le liquide progresse de près de 16 % en un an est une économie où une partie croissante des échanges échappe aux banques, au fisc et aux statistiques.
Et le numérique dans tout ça ?
La solution passe par le paiement électronique, à condition qu'il devienne plus simple et moins cher que le billet. Portefeuilles mobiles, paiement instantané, terminaux bon marché chez les commerçants : les outils existent, et les startups tunisiennes de la fintech travaillent dessus.
Il ne s'agit pas de cryptomonnaies, qui restent interdites comme moyen de paiement en Tunisie. Il s'agit de dinars numériques au sens le plus simple : des dinars sur un téléphone plutôt que dans une poche.
La BCT a d'ailleurs déjà engagé des réflexions sur la modernisation des paiements. Le défi n'est pas technologique. Il est de convaincre le marchand de légumes que le paiement par téléphone lui coûtera moins qu'un billet, et le client qu'il ne sera pas fiché à chaque achat.
La chute
29 milliards de dinars en billets, c'est la preuve que les Tunisiens tiennent à leur monnaie. C'est aussi la preuve qu'ils tiennent leurs banques à distance.
Le dinar a gagné la bataille de la poche. Il lui reste à gagner celle de la confiance.
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