14,6 milliards de dollars en stablecoins : l'Afrique change de poche, la Tunisie reste au guichet
Les stablecoins reçus de pair à pair en Afrique subsaharienne ont atteint 14,6 milliards de dollars en un an, selon Chainalysis. Six fois plus qu'en 2022, dans la région crypto qui croît le plus vite au monde. Pendant ce temps, la Tunisie reste sans cadre légal pour ces actifs, sous un Code des changes de 1976. Ce que ce dollar numérique venu du Sud dit de nous.

14,6 milliards de dollars. C'est la valeur des stablecoins reçus de pair à pair en Afrique subsaharienne entre juillet 2025 et juin 2026, selon le rapport régional publié le 29 octobre 2026 par Chainalysis, la société d'analyse de données blockchain. En 2022, ce chiffre plafonnait à 2,3 milliards. Plus de six fois plus en quatre ans.
Dans le même document, Chainalysis chiffre l'économie crypto de la région à 101 milliards de dollars, en hausse de 13,4 % sur un an. C'est encore la plus petite économie crypto du monde en valeur, mais c'est désormais celle qui grandit le plus vite.
Pendant ce temps, à Tunis, on continue de compter les dinars au guichet. Et la question mérite d'être posée sans détour : que raconte ce dollar numérique qui circule de Lagos à Dakar à un pays où la crypto n'a toujours aucun cadre légal autorisant son usage ?
Le dollar en poche, sans compte en dollars
Le rapport décrit un usage très concret. Les portefeuilles personnels, ceux que les gens contrôlent eux-mêmes sans passer par une plateforme, ont reçu 32,3 % de la valeur totale de la région, la part la plus élevée au monde. Et sur cette activité, les transferts de pair à pair transfrontaliers pèsent 70,9 % de la valeur reçue.
Autrement dit, ce n'est pas d'abord de la spéculation sur des écrans de trading. C'est de l'argent qui traverse des frontières, de téléphone à téléphone, comme un mandat qui aurait oublié de passer par la poste.
Chainalysis l'explique sans détour : dans une région où les monnaies locales fluctuent et où l'accès aux devises peut être restreint, les stablecoins permettent de détenir de la valeur en dollars sans ouvrir de compte libellé en devises. Un stablecoin, rappelons-le, est un jeton numérique adossé à une monnaie, le plus souvent le dollar américain, censé en conserver la valeur à l'unité.
Les chiffres des transferts familiaux suivent. La valeur des envois de fonds en stablecoins a plus que doublé en un an dans la région, passant de 235 à 492 millions de dollars. Les flux de transferts en provenance des pays occidentaux ont atteint 888 millions de dollars, en hausse de 36 %.
Le souk intérieur s'organise aussi. Le nombre de corridors actifs entre pays de la région a presque doublé, de 80 à 152, et le volume échangé sur ces corridors a plus que triplé, de 34,3 à 116,5 millions de dollars. Le commerce de proximité, version blockchain.
Deux géants, plusieurs outsiders
La carte n'est pas homogène. L'Afrique du Sud prend la tête avec 39,3 milliards de dollars d'activité, en hausse de 52 %. Le Nigeria suit avec 38,1 milliards, en léger recul de 3 %. À eux deux, ils concentrent plus des trois quarts de l'activité régionale.
Derrière, les outsiders accélèrent. Le Ghana atteint 5,1 milliards de dollars, en hausse de 80 %. Le Sénégal, voisin francophone que l'on croise volontiers dans les amphithéâtres tunisiens, bondit de 215 % à 2,3 milliards. L'Éthiopie, elle, recule de 8 % à 3,7 milliards.
Le rapport insiste sur un point : l'intégration réussie des stablecoins dépendra largement de la clarté réglementaire. Il rappelle que plusieurs pays de la région ont adopté de nouvelles règles sur les stablecoins, dont le Ghana et le Kenya. La règle du jeu n'est pas un détail : c'est elle qui décide si ces flux passent par des acteurs agréés ou restent dans l'ombre.
Et la Tunisie dans tout ça ?
Le rapport sur l'Afrique subsaharienne ne mentionne pas l'Afrique du Nord. La Tunisie relève, dans la cartographie de Chainalysis, de la zone Moyen-Orient et Afrique du Nord, dont le rapport a été publié le 26 octobre. Celui-ci évalue l'économie crypto de cette zone à 443,3 milliards de dollars, quasi stable sur un an, dominée par la Turquie et les Émirats arabes unis. La Tunisie n'y est pas citée, pas plus que le Maroc ou l'Algérie.
Ce silence n'est pas anodin. Il reflète en partie un cadre juridique qui ne laisse aucune place officielle à ces actifs. En Tunisie, la crypto ne dispose d'aucun cadre légal autorisant son usage. Les relations financières entre résidents et l'étranger restent régies par le Code des changes et du commerce extérieur, issu de la loi n° 76-18 du 21 janvier 1976, qui encadre les exportations de capitaux, les opérations de change, les avoirs à l'étranger et prévoit des sanctions en cas d'infraction. La Banque centrale de Tunisie veille à son application.
Concrètement, un résident tunisien qui achèterait des stablecoins avec des dinars, ou recevrait des dollars numériques de l'étranger hors des circuits agréés, s'expose à des risques au regard de la réglementation des changes. Ce qui, au sud du Sahara, devient une ligne de service bancaire reste ici une zone interdite.
Ce que le Sud nous montre
Pourtant, les ressemblances sautent aux yeux. Une diaspora nombreuse qui envoie de l'argent au pays. Une monnaie nationale non convertible librement. Un appétit fort pour le dollar comme valeur refuge. Les mêmes ingrédients qu'à Lagos ou à Accra, dans une autre marmite.
La différence, c'est la recette réglementaire. Là où le Ghana et le Kenya ont choisi d'écrire des règles pour les stablecoins, la Tunisie s'en tient à un texte conçu bien avant l'arrivée d'Internet. Le résultat est connu : les usages, quand ils existent, se développent hors des radars, sans protection pour l'utilisateur ni visibilité pour le régulateur.
La leçon du rapport est double. D'un côté, la demande pour un dollar accessible et rapide est réelle, mesurable, et elle grimpe vite dès qu'un canal s'ouvre. De l'autre, ce sont les pays qui encadrent qui captent la valeur, attirent les plateformes agréées et peuvent surveiller les flux.
Ce n'est pas un ticket d'entrée, mais un miroir
Ce n'est pas un appel à acheter des stablecoins, ni une promesse que la Tunisie suivra demain le modèle subsaharien. Les risques existent : dépendance au dollar, fragilité de certains émetteurs, usages illicites que les régulateurs africains eux-mêmes cherchent à contenir. Le Nigeria a d'ailleurs, selon le rapport, temporairement restreint l'accès aux plateformes internationales par crainte d'une dépréciation de la naira.
Mais ce rapport tend un miroir. Il montre qu'un continent où les contraintes de change ressemblent aux nôtres a choisi, pays par pays, de regarder ces flux en face plutôt que de les ignorer. Et que ceux qui ont légiféré tôt sont aujourd'hui ceux qui structurent le marché.
Pour la Tunisie, l'enjeu n'est pas de copier, mais de décider. Laisser un vide juridique, c'est déjà faire un choix : celui de voir passer le train depuis le quai.
À Dakar comme à Johannesburg, le dollar voyage désormais dans la poche. À Tunis, il attend encore son visa.
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