1 309 bitcoins crédités, jamais retirés : l'affaire Datavault rappelle qu'un solde n'est qu'une promesse
Selon un document déposé à la SEC le 26 octobre, Datavault AI n'a pas pu retirer les 1 309 bitcoins crédités hors chaîne sur son compte Biconomy et revoit ses comptes. Pour les Tunisiens dont la crypto dort sur des plateformes étrangères, la leçon est directe : pas vos clés, pas vos bitcoins.

1 309,04 bitcoins. C'est la quantité que l'entreprise américaine Datavault AI pensait détenir sur un compte ouvert auprès de la plateforme Biconomy. Selon un document déposé le 26 octobre 2026 auprès de la SEC, le gendarme boursier américain, elle n'a jamais réussi à les retirer. Et elle a fini par conclure que, comptablement, ces bitcoins n'étaient pas vraiment les siens.
L'histoire est technique. Sa morale, elle, tient sur un post-it : un solde affiché sur une plateforme n'est pas un bitcoin dans votre poche.
Une vente d'actions payée en bitcoins
Tout commence le 25 septembre 2025. Datavault AI accepte de vendre à la société Scilex 15 millions d'actions ordinaires et un bon de souscription portant sur plus de 263 millions d'actions supplémentaires, pour 150 millions de dollars. Paiement prévu : en bitcoins. Au cours retenu de 112 915,52 dollars, cela représente environ 1 328,43 BTC.
D'après le document déposé à la SEC, Scilex a crédité 1 309,04 bitcoins sur le compte de Datavault chez Biconomy, en deux fois, le 26 septembre et le 25 novembre 2025. La différence, 19,39 BTC, correspond à des avances en espèces que Scilex avait consenties.
Détail capital : ces transferts ont été réalisés « hors chaîne ». Aucun bitcoin n'a bougé sur la blockchain. Il s'agit de simples écritures dans les livres internes de la plateforme.
Entre le 26 septembre 2025 et le 30 janvier 2026, Datavault a revendu 491,431 de ces bitcoins à Scilex, toujours hors chaîne, pour environ 40,5 millions de dollars en espèces.
La demande de retrait qui n'aboutit pas
En juin 2026, l'entreprise demande à retirer le solde de son compte Biconomy vers un compte externe. Au moment du dépôt de son document, ce retrait n'était toujours pas effectué.
Les conséquences sont lourdes. Datavault annonce que ses états financiers du troisième trimestre 2025, de l'exercice 2025 et des deux premiers trimestres 2026 « ne doivent plus être considérés comme fiables ». Les bitcoins liés à l'opération Scilex ne seront plus comptés comme un actif numérique, mais comme une créance de souscription, en diminution des capitaux propres.
Selon les estimations préliminaires de l'entreprise, son actif total sera réduit de 92,2 millions de dollars au 31 décembre 2025. Et la direction réexamine sa capacité à poursuivre son activité, parce qu'elle comptait ces bitcoins parmi ses sources de liquidité.
En clair : la trésorerie sur laquelle reposait une partie du plan de l'entreprise n'était qu'une ligne sur un écran.
« Hors chaîne » : le mot qui change tout
Pour comprendre, il faut distinguer deux façons de posséder un bitcoin.
La première : détenir soi-même la clé privée d'une adresse sur la blockchain. Personne ne peut alors bloquer, geler ou retarder un transfert. Le bitcoin est à vous, au sens fort.
La seconde : avoir un compte sur une plateforme d'échange. La plateforme détient les bitcoins, souvent mélangés à ceux d'autres clients, et vous affiche un solde. Ce solde est une promesse : celle de vous livrer vos bitcoins quand vous les demanderez. Une promesse qui vaut ce que vaut la plateforme.
Les échanges « hors chaîne » entre deux clients d'une même plateforme sont rapides et gratuits. Mais ils ne laissent aucune trace vérifiable par un tiers. Le jour où le retrait bloque, il ne reste qu'un litige.
Pourquoi c'est une histoire tunisienne
En Tunisie, ce n'est pas un détail d'expert-comptable. C'est le quotidien de la plupart de ceux qui touchent à la crypto.
Faute de cadre légal, aucune plateforme n'est agréée dans le pays : la réglementation des changes ne reconnaît pas les cryptoactifs, et les acheter depuis la Tunisie reste en dehors du cadre autorisé. Ceux qui s'y aventurent passent par des plateformes étrangères, souvent enregistrées dans des juridictions lointaines, et y laissent leurs avoirs. Les échanges entre particuliers, payés en dinars par virement ou en espèces, se règlent eux aussi fréquemment en interne, d'un compte à l'autre de la même plateforme.
Résultat : une grande partie des cryptos « tunisiennes » n'existe que sous forme de soldes chez des tiers. Si une plateforme gèle un compte, ralentit les retraits ou disparaît, le détenteur tunisien n'a ni régulateur national vers qui se tourner, ni tribunal facile d'accès, ni garantie des dépôts.
Datavault AI est une société cotée en Bourse aux États-Unis, suivie par des auditeurs, soumise aux règles de la SEC. Elle n'a pas réussi à récupérer ses bitcoins en plusieurs mois. Un particulier de Sfax ou de Bizerte aurait encore moins de leviers.
Les bons réflexes
Ne laisser sur une plateforme que ce qui sert au trading immédiat. Retirer régulièrement le reste vers une adresse dont on contrôle la clé. Tester un retrait de petit montant avant d'en avoir besoin. Se méfier des plateformes qui imposent des délais, des frais soudains ou des « vérifications » interminables. Et garder à l'esprit qu'un rendement promis sur un dépôt crypto est toujours rémunéré par un risque.
La nuance
Ce n'est pas la preuve que la plateforme concernée a disparu avec les fonds : le document de Datavault ne l'affirme pas, et l'affaire peut encore se dénouer. Ce n'est pas non plus un procès de toutes les plateformes, dont beaucoup traitent des millions de retraits sans incident.
Mais c'est une démonstration grandeur nature, documentée dans un dépôt officiel, de ce que les bitcoineurs répètent depuis quinze ans : « pas vos clés, pas vos bitcoins ». Même une entreprise cotée peut confondre un solde avec un actif.
Entre le soleil et le jasmin, la crypto tunisienne a appris à se débrouiller. Il lui reste à apprendre à retirer.
À lire aussi
7,95 milliards de coussin : ce que le bilan de Tether dit des dollars numériques des Tunisiens
Tether a gagné 1,5 milliard de dollars au troisième trimestre 2026 et porté l'excédent de réserves de l'USDT à 7,95 milliards, presque le double de fin juin. Derrière ce coussin, un bilan dominé par les bons du Trésor américain, mais aussi de l'or, du bitcoin et des prêts. Pour les Tunisiens qui épargnent en USDT, c'est le moment de lire ce qu'il y a dans la boîte.
306,9 millions grâce aux stablecoins : chez Coinbase, le dollar numérique sauve le trimestre
Coinbase a tiré 306,9 millions de dollars des stablecoins au troisième trimestre 2026, quand ses revenus de transaction chutaient de 1,05 milliard à 590 millions. Les volumes des particuliers ont plongé de 59 %, mais les soldes d'USDC ont battu des records. Une leçon pour la Tunisie : la vraie rente de la crypto revient à ceux qui gardent les dollars.
14,6 milliards de dollars en stablecoins : l'Afrique change de poche, la Tunisie reste au guichet
Les stablecoins reçus de pair à pair en Afrique subsaharienne ont atteint 14,6 milliards de dollars en un an, selon Chainalysis. Six fois plus qu'en 2022, dans la région crypto qui croît le plus vite au monde. Pendant ce temps, la Tunisie reste sans cadre légal pour ces actifs, sous un Code des changes de 1976. Ce que ce dollar numérique venu du Sud dit de nous.
Levier x5, sans échéance : les « perps » crypto deviennent légaux aux États-Unis, pas à Tunis
Depuis le 27 octobre, Crypto.com propose aux Américains des contrats perpétuels crypto régulés par la CFTC, avec un levier plafonné à 5. Pendant ce temps, des traders tunisiens jouent ces produits sur des plateformes offshore, à des leviers bien plus élevés et sans aucune protection. Le perpétuel n'est pas interdit là-bas : il est domestiqué.
Commentaires (0)
Vous devez être connecté pour commenter
Soyez le premier à commenter cet article !