11,8 milliards pour les subventions : le budget 2027 parie sur un baril à 80 dollars, et le souk retient son souffle
Le projet de budget de l'État pour 2027 prévoit 11 846 millions de dinars de subventions, dont près de 60 % pour l'énergie, sur la base d'un baril de Brent à 80 dollars. Une hypothèse bien plus réaliste que celle de 2026, mais déjà dépassée par les prix actuels. Pain, carburant, électricité : le souk tunisien vit au rythme de cette ligne budgétaire.

11 846 millions de dinars. C'est l'enveloppe que le projet de budget de l'État pour 2027 consacre aux subventions, selon les documents du projet de loi de finances examinés depuis la semaine dernière par les commissions parlementaires.
Près de 12 milliards de dinars pour maintenir à un prix abordable le carburant, l'électricité, le gaz, le pain, l'huile, la semoule et les transports publics. Sur un budget total d'environ 68 milliards de dinars, cela représente à peu près un dinar sur six.
Au souk, on ne lit pas les lois de finances. Mais on vit chaque jour avec leurs conséquences.
Où va l'argent
La répartition est éloquente.
L'énergie se taille la part du lion, avec près de 60 % de l'enveloppe, soit environ 7,1 milliards de dinars. La STEG, qui produit et distribue l'électricité et le gaz, doit recevoir 3 676 millions de dinars. La STIR, la société de raffinage, 3 414 millions.
Les produits de base, pain, semoule, huile, sucre et autres denrées, mobilisent environ 4 036 millions de dinars, soit 34,1 % du total. Leur part recule nettement par rapport à 2026, où elle devait atteindre 41,7 %.
Les transports, enfin, reçoivent 720 millions de dinars, contre 700 millions attendus cette année.
Autrement dit, la facture des subventions est de plus en plus une facture énergétique.
Un baril à 80 dollars : prudence ou optimisme ?
Toute cette construction repose sur une hypothèse clé : le prix du baril de Brent. Le projet de budget 2027 retient 80 dollars, contre 63,3 dollars dans le budget 2026.
Le saut est spectaculaire, et il a une explication simple. L'hypothèse de 2026 s'est révélée beaucoup trop optimiste. Les tensions au Moyen-Orient ont fait flamber les cours, et l'État a dû payer la différence.
Les chiffres de la Banque centrale de Tunisie le montrent : la valeur des importations d'énergie a atteint 11,3 milliards de dinars à fin août 2026, contre 8,8 milliards un an plus tôt. Fin août, les dépenses de subvention exécutées s'élevaient déjà à 4 496 millions de dinars, en hausse de 6 % sur un an.
Le problème, c'est que même 80 dollars pourrait ne pas suffire. Lors de sa réunion du 7 octobre, la Banque centrale a souligné que les prix de l'énergie évoluent nettement au-dessus des niveaux retenus dans ses prévisions de juin, et que le calendrier d'un retour à la normale de l'approvisionnement reste incertain.
Chaque dollar de plus sur le baril, au-delà de l'hypothèse budgétaire, se traduit par une dépense supplémentaire pour l'État, que ce soit sous forme de subvention, de déficit ou de dette.
Ce que cela change dans le panier du Tunisien
Pour les ménages, ces milliards ont un visage très concret.
Ce sont les prix de la baguette et du pain subventionnés qui restent stables. C'est la bouteille de gaz qui ne double pas de prix. C'est la facture de la STEG qui ne suit pas la flambée des cours mondiaux. C'est le ticket de bus ou de métro qui reste accessible.
Sans ces subventions, l'inflation, déjà remontée à 5,6 % en septembre selon la Banque centrale, serait nettement plus élevée.
Mais ce système a ses travers bien connus. Les subventions profitent à tout le monde, y compris aux ménages aisés et à certaines activités qui détournent les produits subventionnés. Les pénuries ponctuelles de certains produits de base rappellent aussi que maintenir des prix administrés a un coût logistique.
Le budget 2027 affiche d'ailleurs l'ambition de rationaliser ces dépenses et de mieux les cibler, tout en préservant le pouvoir d'achat des classes moyennes et des plus vulnérables. Une équation que tous les gouvernements tunisiens ont tenté de résoudre depuis plus de dix ans.
Ce n'est pas un gaspillage, mais…
Il faut se garder de deux caricatures.
La première consiste à voir dans les subventions un gaspillage pur. Dans un pays où les salaires n'ont pas suivi les prix, elles jouent un rôle d'amortisseur social essentiel. Les supprimer brutalement serait socialement explosif et économiquement risqué.
La seconde consiste à croire qu'on peut les maintenir indéfiniment à ce niveau. Près de 12 milliards de dinars par an, c'est de l'argent qui ne va ni à l'investissement public, ni à l'école, ni à l'hôpital, ni aux infrastructures dont le pays a besoin.
Le vrai débat n'est donc pas « pour ou contre les subventions », mais « comment les financer et à qui les destiner ».
Les pistes sur la table
Plusieurs leviers reviennent régulièrement dans les discussions.
Le premier est énergétique. Produire davantage d'électricité solaire et éolienne réduirait la dépendance au gaz importé, donc la facture de la STEG et le besoin de subvention. Chaque centrale solaire mise en service est aussi une économie budgétaire.
Le deuxième est le ciblage. Les outils numériques, identifiant unique, bases de données sociales, paiements mobiles, permettraient de verser une aide directe aux ménages qui en ont besoin, plutôt que de subventionner le produit pour tous.
Le troisième est la lutte contre les détournements, qui font qu'une partie des produits subventionnés finit dans des circuits non prévus.
Aucune de ces pistes n'est simple. Toutes demandent du temps, de la confiance et une administration capable de les mettre en œuvre.
Le baril, ce marchand invisible du souk
Le projet de budget 2027 a le mérite d'une hypothèse plus réaliste que celle de l'an dernier. Mais il reste suspendu à une variable que Tunis ne contrôle pas : le prix du pétrole, fixé à des milliers de kilomètres, au gré des tensions géopolitiques.
Tant que la Tunisie importera l'essentiel de son énergie, chaque crise au Moyen-Orient se lira dans son budget, et chaque budget se lira dans le panier de la ménagère.
Au souk, on marchande sur le prix des tomates. Mais le marchand le plus influent n'a pas d'étal : il s'appelle Brent, et c'est lui qui fixe une bonne partie de l'addition.
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