92 jours de réserves et un dollar à 3 dinars : le dinar tient debout, mais le sablier tourne
Au 21 octobre, les avoirs nets en devises de la Tunisie s'élevaient à 24 022 millions de dinars, soit 92 jours d'importation, contre 102 jours fin juin. Dans le même temps, le dollar est repassé au-dessus de la barre des 3 dinars. Ce n'est pas une crise, mais c'est un signal : la marge de manœuvre du dinar se réduit, au moment même où le pétrole et le billet vert se renchérissent.

92 jours. C'est la durée pendant laquelle la Tunisie pourrait financer ses importations de biens et de services avec ses seules réserves de devises, sans aucun nouveau financement extérieur.
Selon les données de la Banque centrale de Tunisie, reprises par Kapitalis ce 23 octobre, les avoirs nets en devises atteignaient 24 022 millions de dinars au mercredi 21 octobre.
Pris isolément, le chiffre n'a rien d'alarmant. C'est la trajectoire qui interpelle.
Une glissade en quatre mois
Fin juin, ces mêmes réserves couvraient 102 jours d'importation, selon La Presse de Tunisie. Début août, on était à 97 jours. Début octobre, 93 jours. Aujourd'hui, 92.
Dix jours de couverture perdus en quatre mois.
Pour mesurer ce que cela représente, il faut rappeler les repères habituels. Le Fonds monétaire international considère qu'environ trois mois d'importations constituent un minimum prudent. Une zone de confort se situe plutôt entre quatre et six mois.
À 92 jours, la Tunisie est donc juste au niveau du plancher. Kapitalis n'hésite pas à titrer que les réserves « approchent du seuil critique ».
Le retour du dollar à 3 dinars
Ce recul se combine avec un autre mouvement, plus visible pour le grand public : la remontée du dollar.
Le 7 octobre, le billet vert s'échangeait à 3,007 dinars, selon les cours de la Banque centrale repris par l'agence TAP. Un an plus tôt, il en valait 2,927. Le dinar a donc perdu environ 2,7 % face à la monnaie américaine. C'est la première fois depuis plus d'un an que le dollar repasse ce seuil psychologique.
Face à l'euro, en revanche, le dinar s'est apprécié d'environ 1,4 %, l'euro passant d'environ 3,416 à 3,367 dinars sur la même période.
Ce double mouvement n'a rien de mystérieux. Il reflète surtout ce qui se passe entre le dollar et l'euro. En septembre, la Réserve fédérale américaine a relevé son taux directeur de 25 points de base, à une fourchette de 3,75 % à 4 %. Les capitaux affluent vers le dollar, tandis que l'euro est tombé sous 1,12 dollar, au plus bas depuis dix-sept mois.
Le dinar, géré par la Banque centrale en référence à un panier de devises, suit en partie ces mouvements.
Pourquoi le dollar fort fait mal
Pour la Tunisie, un dollar cher n'est pas une donnée abstraite.
Le pays vend surtout en euros, puisque l'essentiel de ses exportations part vers l'Europe. Mais il achète beaucoup en dollars, notamment l'énergie et les céréales.
Or le pétrole flambe. Le Brent a terminé à 113 dollars le baril jeudi 22 octobre, au plus haut depuis cinq mois. Un baril plus cher, payé dans une monnaie plus chère : c'est une double peine pour la facture énergétique.
Chaque dinar perdu face au dollar, chaque dollar gagné par le baril, c'est autant de devises qui sortent des réserves.
Ce que les réserves ne disent pas
Il faut toutefois nuancer.
Les réserves évoluent tous les jours. Elles baissent quand l'État rembourse sa dette extérieure, quand les importations augmentent, ou en fin de saison touristique. Elles remontent avec les recettes du tourisme, les transferts des Tunisiens à l'étranger, les exportations d'huile d'olive ou les financements extérieurs.
La campagne oléicole qui démarre peut apporter une bouffée de devises dans les mois à venir. Le prêt de 312 millions de dollars obtenu cet été auprès du Fonds monétaire arabe, versé en plusieurs tranches, joue aussi le rôle d'un coussin.
Autrement dit, 92 jours n'est pas une condamnation. C'est une photographie à un instant donné.
Mais une photographie qui montre une tendance. Et la tendance, depuis juin, va dans le mauvais sens.
Le vrai enjeu : la dépendance
Ce que révèle ce sablier, c'est une fragilité structurelle que Dinar Shaker décrit depuis longtemps.
Un pays qui dépend de l'énergie importée, qui exporte dans une monnaie et importe dans une autre, et qui doit rembourser une dette extérieure importante sans accès facile aux marchés internationaux, vit avec un coussin de devises toujours trop mince.
Les solutions sont connues, même si elles prennent du temps : produire plus d'énergie localement, notamment solaire, diversifier les exportations, attirer davantage d'investissements étrangers et faciliter les transferts de la diaspora par des canaux formels et numériques.
Sur ce dernier point, l'innovation financière a un rôle à jouer. Des transferts moins chers et plus rapides, c'est davantage de devises qui passent par le système officiel plutôt que par le marché parallèle.
Ce que cela change pour les ménages et les entreprises
Pour le Tunisien moyen, ces chiffres se traduisent de manière très concrète.
Un dollar plus cher, c'est un renchérissement des produits importés payés dans cette monnaie : carburant, céréales, matières premières, équipements électroniques, médicaments. Une partie de cette hausse finit dans les prix à la consommation, avec un effet sur l'inflation que le gouvernement espère stabiliser autour de 5,3 %.
Pour les entreprises importatrices, c'est une pression sur les marges et sur la trésorerie. Pour les exportateurs qui vendent en euros, c'est un léger manque à gagner, puisque l'euro vaut un peu moins de dinars qu'il y a un an.
Pour l'État, c'est une dette extérieure libellée en dollars qui coûte plus cher à rembourser en dinars.
À l'inverse, un étudiant tunisien en France ou un ménage qui reçoit des transferts en euros ne voit pas encore de différence majeure, puisque le dinar s'est plutôt raffermi face à la monnaie européenne.
C'est toute l'ambiguïté du moment : selon la devise que l'on regarde, le dinar semble fort ou faible. En réalité, il est surtout ballotté par des forces qui le dépassent.
Ce n'est pas une crise, mais…
Le dinar n'est pas en chute libre. Les réserves restent au niveau du minimum recommandé, et la Banque centrale a démontré ces dernières années sa capacité à maintenir la stabilité.
Mais la stabilité n'est pas la solidité. Un dinar qui tient grâce à un coussin qui s'amincit reste vulnérable au prochain choc, qu'il vienne du pétrole, de la Fed ou d'une mauvaise saison.
Le sablier ne dit pas que le temps est écoulé. Il dit seulement qu'il passe. Et que chaque grain compte.
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