30 000 milliards de dollars prêts à passer sur blockchain : Wall Street tokenise sa tuyauterie, et Tunis ?
La DTCC, le dépositaire central qui conserve l'essentiel des titres américains, a fixé à ce mois-ci le lancement de son service de tokenisation : environ 30 000 milliards de dollars d'actifs pourront être convertis en jetons sur blockchain. Ce n'est pas une révolution spectaculaire, mais une transformation de la plomberie financière. Une leçon pour la Bourse de Tunis et son dépositaire.

30 000 milliards de dollars. C'est, selon la DTCC, la valeur des actifs qui pourront être convertis en jetons sur blockchain grâce au nouveau service de tokenisation dont l'institution a fixé le lancement à octobre 2026.
La DTCC n'est pas une start-up de la crypto. C'est le cœur discret de Wall Street : la société qui assure la conservation, la compensation et le règlement de l'essentiel des titres américains. Selon ses propres chiffres, sa filiale dépositaire, la DTC, conserve plus de 114 000 milliards de dollars d'actifs, et ses filiales ont traité en 2025 des transactions d'une valeur de 4,7 millions de milliards de dollars.
Quand une telle institution met la blockchain dans ses tuyaux, ce n'est plus une expérience. C'est un changement d'infrastructure.
Ce que la DTCC lance concrètement
Selon la fiche de présentation publiée par la DTCC, le service démarre avec 25 titres disponibles à la tokenisation, répartis entre trois familles : des actions de l'indice Russell 1000, qui regroupe les 1 000 plus grandes sociétés cotées américaines, des fonds indiciels cotés, et des bons et obligations du Trésor américain.
Le principe est simple. Un titre déjà conservé par la DTC peut être converti en jeton, son « jumeau numérique », adossé un pour un à l'actif réel. Les demandes de conversion sont acceptées les jours ouvrés de 2 heures à 18 heures, heure de New York, avec un objectif de traitement de quinze minutes ou moins.
Une fois tokenisés, ces actifs peuvent circuler entre portefeuilles enregistrés auprès de la DTC, vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept.
Côté technique, la fiche cite plusieurs réseaux : le Canton Network, le réseau privé de la DTCC basé sur la technologie Besu, ainsi que Stellar et Arc, la blockchain de Circle, ces deux derniers étant annoncés pour 2027.
Une marche après l'autre
Cette mise en service n'arrive pas par surprise. En décembre 2025, la DTC a obtenu de la SEC, le gendarme boursier américain, une lettre de non-objection l'autorisant à proposer ce service pour une durée de trois ans.
En mai 2026, la DTCC annonçait avoir réuni plus de cinquante entreprises dans un groupe de travail pour concevoir le service, parmi lesquelles BlackRock, Goldman Sachs, J.P. Morgan, Citi, Nasdaq ou encore Circle.
Le 15 juillet, une quarantaine d'entreprises ont réalisé de véritables transactions de production avec des actifs tokenisés. J.P. Morgan a notamment converti des parts d'un grand fonds indiciel en jetons, puis les a utilisées comme garantie auprès d'une chambre de compensation.
Le calendrier annoncé au printemps fixait le lancement complet en octobre, sans préciser de jour. C'est cette dernière marche que la DTCC est en train de franchir.
Pourquoi c'est important
On parle depuis dix ans de la tokenisation comme d'une révolution. La plupart des projets sont restés des pilotes, des annonces ou des tokens sans liquidité.
La différence, ici, c'est que la blockchain entre par la grande porte, celle de l'infrastructure qui fait déjà tourner le marché. Les actifs ne changent pas de nature : une action reste une action, une obligation reste une obligation, avec les mêmes droits. Ce qui change, c'est la façon dont elles circulent.
Les bénéfices attendus sont concrets : des mouvements de garanties plus rapides, des transferts possibles en dehors des heures de bureau, moins de rapprochements manuels entre registres, et à terme une meilleure utilisation du capital immobilisé.
Et la Tunisie dans tout ça ?
Ramené à l'échelle tunisienne, le sujet peut paraître lointain. La Bourse de Tunis est un petit marché, et la tokenisation n'y est pas à l'ordre du jour.
Pourtant, la logique de la DTCC parle directement à notre réalité. La Tunisie dispose d'un dépositaire central, Tunisie Clearing, qui tient déjà les comptes des titres cotés. L'État tunisien émet régulièrement des bons du Trésor et des emprunts obligataires nationaux, souscrits notamment par les ménages.
Imaginons un instant ces titres sous forme de jetons, conservés par le dépositaire, transférables plus facilement, éventuellement accessibles à la diaspora par des canaux numériques et réglementés. Ce serait une manière de moderniser l'épargne et de mobiliser des ressources en devises.
La DTCC montre surtout une méthode : partir de l'infrastructure existante, avancer avec l'accord du régulateur, impliquer les acteurs du marché, et commencer petit. Vingt-cinq titres au départ, pas l'ensemble du marché.
Ce n'est pas la fin des bourses, mais…
Il faut se garder de l'enthousiasme facile.
Le service de la DTCC est réservé aux institutions participantes et à leurs clients. Ce n'est pas une plateforme grand public où chacun pourrait acheter des actions tokenisées depuis son téléphone. Il ne crée pas de nouveaux titres et ne remplace pas les registres de la DTC.
La fiche de présentation précise d'ailleurs que la feuille de route est indicative et dépend du cadre fixé par la SEC.
En Tunisie, aucun cadre juridique ne reconnaît aujourd'hui les titres tokenisés. Le Conseil du marché financier et le législateur devraient d'abord définir ce qu'est un titre numérique, qui peut le tenir, comment il se transfère et comment il est protégé. Et la réglementation des changes limiterait de toute façon l'accès des non-résidents.
Mais l'absence de cadre n'empêche pas de préparer le terrain : former les équipes, observer les expériences étrangères, lancer des réflexions entre la Bourse, le dépositaire, le CMF et la Banque centrale.
La harissa dans les tuyaux
La tokenisation à la sauce DTCC n'a rien de spectaculaire. Pas de jetons qui s'envolent, pas de promesses de fortune rapide. Juste une plomberie qui change, lentement, sous les pieds des marchés.
C'est souvent comme cela que les vraies révolutions financières se produisent : pas par la vitrine, mais par l'arrière-boutique.
Pour Tunis, la leçon est simple. Le jour où la tokenisation deviendra la norme, il sera trop tard pour commencer à y réfléchir. Comme pour une bonne harissa, il faut laisser le temps aux ingrédients de mûrir. Et le temps de commencer, c'est maintenant.
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